Sarah Ellis : « Notre « super-pouvoir », c’est le temps : la valeur culturelle dure bien plus longtemps que n’importe quel cycle technologique »

Propos d’ouverture : « Travailler au présent avec les outils du futur » dans le cadre de la deuxième édition des journées de rencontre « Art vivant et environnements numériques », co-organisées par Chaillot – Théâtre National de la Danse et le TMNlab le 5 et 6 mai 2026.

Par Sarah Ellis, directrice de l’innovation, Royal Shakespeare Company

La technologie numérique n’est plus une promesse futuriste mais un ensemble d’outils intégrés à la pratique artisanale du théâtre. À la Royal Shakespeare Company, l’innovation consiste à placer des outils encore incertains — de la capture de mouvement à l’intelligence artificielle — entre les mains des artistes pour réinterpréter des récits vieux de 400 ans. En privilégiant la fluidité de l’expérience spectateur et en investissant dans des infrastructures collaboratives, l’institution affirme que le sens du récit prime sur la prouesse technique. Face aux défis de l’IA et de la post-vérité, le théâtre s’affirme comme l’espace d’une vérité non mitigée, où la rencontre physique entre l’acteur et son public permet de transformer des données froides en émotions humaines durables.

Enregistré lors de la rencontre TMNlab co-organisée avec Chaillot – Théâtre National de la Danse, le 6 mai 2026.

Le numérique comme outil du présent et de l’artisanat (Craft)

Sarah Ellis récuse la vision d’une technologie appartenant au futur pour l’ancrer dans l’immédiateté de la pratique. Elle inscrit le numérique dans une lignée d’innovations — comme la bougie, l’électricité ou l’imprimerie — qui ont historiquement déplacé le « craft » (artisanat) théâtral. À la Royal Shakespeare Company (RSC), l’approche se veut pragmatique et « non sentimentale » : les technologies sont considérées comme des outils permettant de raconter des histoires de manière plus simple et plus belle. L’objectif est de rendre leur utilisation « seamless » (fluide) et « frictionless » (sans friction) afin que la technique disparaisse au profit de l’immersion du public.

La technologie n’est pas le futur, elle est le présent : notre question n’est plus de savoir quoi utiliser, mais comment naviguer dans ce monde avec nos outils de créateurs. Sarah Ellis

Le récit et l’artiste au centre du processus d’innovation

L’innovation à la RSC est pilotée par le récit et non par la prouesse technique : les outils ne servent qu’à « réinterpréter et raconter des histoires pour aujourd’hui ». Sarah Ellis souligne que mettre la technologie entre les mains des artistes permet l’émergence de choses « inattendues et inimaginables ». Pour y parvenir, l’institution défend un « état de recherche et développement persistant » où l’on accepte de montrer des travaux en cours (work in progress). Ce cycle de R&D assume le passage par des prototypes « bancals et buggés » (clunky, glitchy) pour aboutir à des œuvres de haute qualité, loin des pressions de rentabilité immédiate.

L’expérience spectateur et le défi de la vérité

L’intelligence artificielle pose la question fondamentale de la vérité et de la crédibilité. Dans un monde saturé de contenus générés où les frontières entre le vrai et le faux s’estompent, le théâtre offre un ancrage irréductible : la présence physique d’un acteur face à un public. Sarah Ellis voit dans cette rencontre un laboratoire essentiel pour naviguer dans les défis moraux de l’IA. En mettant ces algorithmes entre les mains des créateurs, la scène devient l’endroit où l’on questionne les valeurs et les biais du code, transformant une technologie de données en un espace d’exploration de l’humanité et de ses émotions.

Justifier la valeur culturelle par le « contre-factuel »

Pour défendre l’impact de ses projets, Sarah Ellis a collaboré avec des économistes afin de traduire les chiffres en nouveaux récits audibles par les décideurs. Elle a ainsi intégré la notion de « contre-factuel », qui consiste à évaluer le risque ou le coût de ne pas faire une œuvre : quel serait le coût politique et humain si nous ne faisions pas ce travail ? Cette approche déplace le débat des indicateurs de performance financiers vers un impact culturel durable. Si la technologie vieillit vite — une vidéo d’il y a dix ans paraissant déjà datée —, les récits et les artefacts culturels traversent les siècles. Les institutions culturelles ne doivent pas travailler pour le prochain trimestre, mais pour les générations futures, créant des œuvres qui expliquent notre époque au-delà de l’obsolescence technique.

Notre « super-pouvoir », c’est le temps : la valeur culturelle dure bien plus longtemps que n’importe quel cycle technologique ou indicateur de performance trimestriel.Sarah Ellis

L’impératif de communauté et d’infrastructure

La possibilité d’expérimenter et de réfléchir à l’innovation dans les arts vivants est décrite comme un « privilège immense ». Toutefois, Sarah Ellis appelle à bâtir une infrastructure commune et équitab car personne ne peut créer seul : « So now is a time for community. Naw is a time for infrastructure ». Cette communauté doit inclure les « outliers » (marginaux), ceux qui s’éloignent du groupe principal pour tester des limites inexplorées, afin de ramener leurs découvertes dans un cadre collectif durable. C’est par cette solidarité que le théâtre pourra léguer des artefacts expliquant notre présent dans 400 ans.

Cet article a été rédigé avec l’appui de l’IAgen.



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