Dans le cadre de la deuxième édition des journées de rencontre « Art vivant et environnements numériques », co-organisées par Chaillot – Théâtre National de la Danse et le TMNlab le 5 et 6 mai 2026.
avec Clément Thibault, directeur des arts visuels et numériques, Le Cube-Garges, Lisa Mara Ahrens, Creative Production Performance & Digital Culture, HAU – Hebbel am Ufer (Berlin).
Animation : Carla Meller, responsable des relations internationales, Academy for Theater and Digitality (Dortmund).
Le passage de l’innovation technologique à une écologie de la transformation impose aux institutions de dépasser la simple fascination pour l’outil afin d’assumer une responsabilité sociale et artistique. Au Cube de Garges-lès-Gonesse comme au HAU de Berlin, cette mutation se traduit par une hybridation des métiers, où la production et la programmation s’entremêlent pour accompagner des processus au temps long. L’enjeu est de transformer le lieu culturel en un espace d’agentivité pour le public, où les technologies — du jeu vidéo à l’intelligence artificielle — servent à renouveler les récits collectifs et à favoriser l’inclusion. En bâtissant des réseaux de coopération basés sur l’équité et le partage de ressources (open source, Tool Party), ces structures s’affirment comme des laboratoires de recherche appliquée où l’art et la technique s’allient pour interroger notre humanité.
Enregistré lors de la rencontre TMNlab co-organisée avec Chaillot – Théâtre National de la Danse, le 6 mai 2026.
Le numérique comme moteur de transformation sociale
Pour Clément Thibault, les technologies ne sont pas de simples outils mais des leviers de transformation sociétale qu’il faut insérer dans de nouveaux récits. Au Cube-Garges, l’objectif est d’utiliser cet ADN « art, science et technologie » pour répondre à des enjeux sociaux forts, notamment dans un territoire cosmopolite et jeune comme Garges-lès-Gonesse. La conviction portée est que la culture doit mieux représenter la diversité de sa population ; les nouvelles technologies offrent alors des possibilités de « faire ensemble » et d’enraciner les discours sur l’IA dans de véritables activités de recherche, en partenariat avec des laboratoires universitaires.
Il s’agit d’insérer les technologies dans une nouvelle mythologie, dans de nouveaux récits, car c’est une nécessité vitale de sortir d’une stratégie d’offre pour aller vers une stratégie du faire ensemble. — Clément Thibault
Le Cube-Garges privilégie l’agentivité des publics en les intégrant directement dans les processus de création. Le projet Sleep for Earth de la compagnie Le Clair-Obscur illustre cette approche : avant la forme théâtrale, des dizaines d’heures d’ateliers et de « fresques du futur » ont été menées avec les habitants pour nourrir l’écriture. De même, l’accueil d’artistes associés sur deux ans, comme la compositrice Annabelle Playe, permet d’imaginer des collaborations transversales avec les écoles de musique et les FabLabs locaux, créant une acculturation commune entre les métiers du lieu et les pratiques artistiques.
La mutation institutionnelle : du plateau à la scène numérique
Le HAU (Hebbel am Ufer) a opéré une bascule majeure avec la création de sa scène numérique, « HAU 4 », née d’une nécessité de transformation durant la pandémie. Lisa Mara Ahrens explique que cette évolution a conduit à la création de nouveaux postes à l’intersection de la programmation et de la production, tout en adaptant les compétences de l’équipe technique. Produire un jeu vidéo ou une application n’implique pas les mêmes besoins qu’une pièce classique, forçant l’institution à devenir plus souple et à collaborer avec des experts de domaines éloignés, comme celui du jeu vidéo indépendant (festival Maze) ou de la société numérique (Re:publica),.
Nous avons très vite réalisé que ces projets issus de la scène numérique avaient besoin d’une structure différente au sein même de l’institution, entraînant une transformation des métiers et de l’équipe technique. — Lisa Mara Ahrens
La force des réseaux de coopération et de solidarité
Face à la raréfaction des ressources, Lisa Mara Ahrens souligne l’importance de l’Alliance des maisons de production internationales en Allemagne, qui permet de partager des compétences et d’organiser des tournées communes. Clément Thibault défend également un système de partage des ressources basé sur l’équité, comme lors des journées « IA et recherche-création » co-construites avec plusieurs écoles et laboratoires (Sorbonne, EnsadLab). Ces réseaux permettent de sortir de l’isolement et de construire des méthodes de travail plus agiles et solidaires.
La fragilité de la documentation et l’enjeu de l’open source
Le partage de la connaissance technique reste une zone de fragilité pour les institutions. Clément Thibault reconnaît que la documentation des solutions trouvées par les régisseurs doit devenir un projet prioritaire pour bénéficier à une communauté technique plus large. Au HAU, cette volonté de partage s’incarne dans des formats comme la « Tool Party », où des artistes présentent leurs propres outils en open source. Lisa Mara Ahrens cite le collectif Machina eX qui met à disposition ses codes via l’archive adaptor:ex, favorisant une autonomie et une réutilisation par les pairs.
Une alliance fondamentale entre art et technique
L’écologie de la transformation s’ancre dans une perspective historique de l’alliance entre l’art et la technologie. Clément Thibault rappelle que cette relation est constitutive de l’art depuis l’époque pariétale (l’aérographe en os, les lampes à suif) jusqu’à l’invention de la lentille ayant mené à la perspective. Travailler avec des artistes qui interrogent anthropologiquement ces outils est jugé fondamental pour éviter de s’enfermer dans les seules questions techniques et pour maintenir une « étrangeté » (Aby Warburg) capable de transformer le spectateur.
Cet article a été rédigé avec l’appui de l’IAgen.
12 et 13 mai 2027 : Prochaine édition des rencontres Chaillot Augmenté x TMNlab
