Produire, soutenir la création, diffuser, démocratiser l’accès à la culture, favoriser la pratique amateur, entretenir le lien avec les publics… Les missions des lieux de spectacles vivants sont plurielles et se déploient entre leurs propres murs comme hors-les-murs. Mais qu’en est-il de ce troisième espace nommé Internet ?

Régulièrement, la question de la transition numérique dans le secteur des arts vivants se résume à la captation des œuvres pour une diffusion en ligne. Ce raccourci se solde par un récurrent débat éthique ou esthétique autour de la représentation. Il traduit surtout la méconnaissance des enjeux du numérique et de ses possibles vis-à-vis de nos missions de service public. Or pendant ce temps, sur Internet un public s’accroît. Un public créateur parfois, explorateur assurément. Un public qui parfois fréquente les institutions « IRL », parfois non.

Et voilà que la crise sanitaire a rebattu les cartes. Récemment, la première étude officielle sur les pratiques culturelles des Français pendant le premier confinement révélait une réduction des écarts sociaux et générationnels et l’exploration de nouveaux usages numériques par les seniors et les classes populaires.

Ainsi, en l’absence de présentiel, il n’est plus question d’ignorer ces publics en ligne – parmi lesquels les spectateurs fidèles de nos lieux. Ils incarnent dorénavant des publics en soi. La recherche en témoigne : les pratiques culturelles en ligne sont d’une grande richesse et constituent un versant qui échappe souvent aux professionnels que nous sommes. Pourtant, les artistes eux-mêmes s’en saisissent et inventent en même temps qu’ils investissent un nouvel espace de création.

En d’autres termes ; il ne s’agit pas d’être pour ou contre la transition numérique mais de l’appréhender au rythme des publics, dont les usages culturels se recomposent. Pour intégrer ces mutations à nos projets d’établissements selon nos propres conditions éthiques.

Comment repenser les missions de nos établissements qui déjà font plus avec moins ? Pourquoi nous adresser à ces publics, non plus avec pour unique ambition de les acheminer dans nos lieux le temps d’une représentation, mais en leur donnant les moyens d’une relation augmentée à l’œuvre ? Alors que le confinement abolit les frontières des lieux de spectacles vivants ; quels intérêts trouveront nos institutions à s’intégrer dans un territoire qui n’est plus seulement géographique mais numérique ? Dès lors, comment redéployer nos missions de diffusion, production, médiation en ligne ; et évaluer leur réception, leur impact ?

Introduction

Au cœur des mutations, il demeure difficile de savoir comment les pratiques culturelles et professionnelles vont être durablement modifiées.

Marion Denizot

Marion Denizot est professeure des Universités en Études théâtrales et responsable du Master 2 « Médiation du spectacle vivant à l’ère du numérique ».

Vous retrouverez la transcription de son propos introductif dans la rubrique « Paroles de pros« . Ce texte fait notamment le lien avec son article Services numériques à destination des publics des théâtres cosigné avec Christine Petr et publié en février 2017 dans la revue Culture et Recherche n° 134 – Les publics in situ et en ligne.

#1 – Comprendre les comportements culturels en ligne (paroles de chercheurs)

Quels sont les usages, les comportements en ligne ? Pourquoi et comment les appréhender ? Comment définir les communautés en ligne, identifier les pratiques ? Comment le numérique transforme-t-il le rôle des publics, auparavant récepteur et désormais co-créateur ou remixeur, marqué par l’explosion de la pratique amateur ? Comment penser une relation augmentée à l’œuvre ?

Anne Jonchery, chargée d’études au Département des études de la prospective et des statistiques du Ministère de la Culture nous présente l’étude Pratiques culturelles en temps de confinement publiée en décembre 2020, dont elle est la co-auteure avec Philippe Lombardo.

Bérengère Voisin, Maîtresse de conférences à l’université Paris 8 Vincennes Saint Denis ; et Aurélie Mouton Rezzouk, Maîtresse de conférences à l’université Paris 3 Sorbonne Nouvelle, présentent un état des lieux théorique des possibles autour d’une expérience spectaculaire « augmentée ».

Natacha Seweryn, Doctorante CIFRE (Université Paris 8 & Les Produits Frais) et directrice de programmation pour le Festival International du Film Indépendant de Bordeaux, présente une histoire des danses virales : la circulation esthétique et politique de gestes filmées.

Martial Poirson, Professeur des universités en études théâtrales et histoire culturelle à l’université Paris 8, ouvre la discussion en interrogeant les pratiques culturelles numériques : « Big Bang ou New Deal ? »

#2 – Artistes : quels chemins de création dans les territoires numériques ?

Comment les artistes investissent-ils les territoires numériques, en termes de diffusion, de médiation ou dans leur travail de recherche et création ? Quels espaces de rencontre possibles avec les publics ? Comment les lieux peuvent-ils accompagner et participer à ces expérimentations ?

Marine Brutti, co-directrice du Ballet national de Marseille et cofondatrice du collectif (La) Horde, nous parle des danses post internet – terme emprunté à l’art contemporain qui ne désignent pas seulement une inspiration venue des réseaux aussi une implication différente du corps – et de son rapport aux réseaux sociaux, notamment Instagram.

Marion Siéfert, autrice, metteuse en scène et performeuse, nous présente sa création jeanne_dark, double-spectacle pour le théâtre et pour Instagram, créé dans le cadre du Festival d’Automne à Paris.

Thomas Jolly, comédien et metteur en scène, directeur du Centre Dramatique National Le Quai d’Angers et directeur de la compagnie La Piccola Familia, partage son retour d’expérience autour de plusieurs créations dont il est le metteur en scène :

Benjamin Lazar, comédien et metteur en scène, directeur de la compagnie Théâtre de l’incrédule, pose la question de la transposition de « l’instant unique » entre le cadre de caméra et le cadre de scène à travers trois exemples de création théâtrale numérique :

  • Au Web ce soir – Ursule 1.1, un spectacle créé pour internet et diffusé en avril 2010 lors d’une représentation unique devant une caméra installée au théâtre de Cornouaille à Quimper.
  • Actéon de Marc-Antoine Charpentier, un projet de Geoffroy Jourdain, Benjamin Lazar et Corentin Leconte tourné en un plan séquence au Théâtre du Châtelet (disponible sur Arte Concert à partir du 16 février 2021).
  • Les Visionnaires, d’après la pièce de Jean Desmarets de Saint Sorlin et la poésie de Christophe Tarkos, un atelier dirigé par Benjamin Lazar avec les élèves comédiens de la promotion 30 de la Comédie Saint-Étienne et en partenariat avec la CinéFabrique – École nationale supérieure de Cinéma et le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon (disponible en ligne jusqu’au 18 février 2021)

Arthur Nauzyciel, comédien et metteur en scène, directeur du théâtre national de Bretagne, partage son retour d’expérience au TNB pendant la crise sanitaire et présente la création sur zoom SPLENDID’S d’après un texte de Jean Genet.

Joëlle Gayot, journaliste théâtre, ouvre la discussion et partage son regard sur la façon dont les artistes se saisissent du numérique et de ses usages, dans les circonstances contraintes de la crise sanitaire que nous traversons mais plus largement dans la création artistique contemporaine.

#3 – Une politique culturelle qui considère les publics en ligne

Comment une politique culturelle se recompose-t-elle vis-à-vis des nouveaux usages numériques ? Comment inclut-elle les publics en ligne : quelle place pour la création et pour la médiation ? Quelle dynamique entre le Ministère et les institutions pour concevoir cette politique culturelle numérique ? Et avec quels moyens ?

Joris Mathieu, auteur et metteur en scène, directeur du Théâtre Nouvelle Génération – Centre Dramatique National de Lyon, ouvre la table ronde en défendant une démarche d’innovation plutôt que de modernisation dans la relation aux publics (en ligne et en présence).

Nicolas Orsini, chef du département de l’innovation numérique du Ministère de la Culture, présente la dynamique de transformation du ministère en faveur des pratiques et des usages culturels numériques.

Florent Facq, Responsable produit et opérations – pass Culture, nous renseigne sur l’ambition de ce dispositif d’investir les usages en ligne pour renforcer et diversifier les pratiques numériques et physiques chez les jeunes.

Enfin, Marion Morel, chargée de mission – Délégation à la danse au sein de la Direction générale de la création artistique du Ministère de la Culture nous présentera le rapport Numérique et spectacle vivant : une nouvelle scène à investir. Ce document est le fruit d’une collaboration entre la Direction générale de la création artistique du Ministère de la Culture et Balthus, filiale des Films Pelléas, en charge de la production exécutive des contenus de la 3e Scène de l’Opéra de Paris. Centré sur des lieux dédiés à la danse, pensé comme un « possible déclencheur de dialogue avec les professionnels du spectacle vivant et des arts visuels », il s’adresse principalement aux directions de structures culturelles.

#4 – Les institutions : relais des territoires numériques ?

Produire, soutenir la création, diffuser, démocratiser l’accès à la culture, favoriser la pratique amateur, entretenir le lien avec les publics… Comment les institutions recomposent leurs missions dans un territoire hybridé ?

Marie Le Cam, administratrice du FGO Barbara et des Trois Baudets, deux salles dédiées à la musique à Paris, dresse le bilan d’une programmation numérique : difficultés logistiques, juridiques et fonctionnelles rencontrées dans l’organisation de concerts en livestream.

Stéphane Jouan, directeur du théâtre de l’Avant-Scène de Cognac – scène conventionnée, nous présente Le Récit des Multitudes : une application mobile servant de support pour un contenu artistique diffusé dans l’espace public.

Stéphanie Aubin, directrice de la Maison des Métallos à Paris, nous présente les CoOPS (pour coopérative artistique) et le Hub Métallos ; exemples d’une diversification des formes d’adresses aux usagers pour proposer de nouvelles modalités de rencontres.

Françoise Fernandes, Directrice mécénat littérature et musée à la Fondation Orange ; et Dominique Roland, directeur du Centre des Arts d’Enghien-les-Bains et Directeur artistique de la Biennale Internationale des arts numériques d’Enghien-les-Bains, nous présentent les MOOC (Massive Open Online Course) comme outils de médiation.

Après un MOOC sur l’Art et la création numérique, le CDA d’Enghien-les-Bains s’est associé à nouveau à la Fondation Orange et propose depuis janvier 2021 un cours en ligne sur les effets spéciaux au cinéma.

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