Dans le cadre de la deuxième édition des journées de rencontre « Art vivant et environnements numériques », co-organisées par Chaillot – Théâtre National de la Danse et le TMNlab le 5 et 6 mai 2026.
Cartographie, diagnostic et perspectives. Session chorale avec Céline Berthoumieux, directrice de ZINC, Géraldine Farage, directrice du Pôle PIXEL, Marie Point, Présidente de PXN et Directrice de Dark Eurphoria, Orianne Vilmer, cofondatrice et Directrice générale de La Fabrique de la Danse, Loïc Rabache, directeur des affaires culturelles de la ville de Marmande, Cyrielle Garson, maîtresse de Conférences, Avignon Université Marie-Pia Bureau, Directrice de l’ONDA.
Animation Anne Le Gall, cofondatrice et déléguée générale.
La clôture des rencontres souligne l’urgence de passer d’initiatives isolées à une synergie structurelle entre les réseaux professionnels, la recherche et les institutions culturelles. Face à un système de financement encore fragmenté par des « cases » administratives, les intervenants appellent à une autonomisation des artistes et à une meilleure acculturation des décideurs. De l’incubation technologique à la création de pôles ressources territoriaux, l’enjeu est de transformer la perception du numérique : il ne s’agit plus d’une option technologique, mais d’un prisme essentiel pour comprendre et raconter notre société contemporaine. En consolidant les espaces d’expérimentation et de documentation, le secteur s’organise pour préserver la liberté de création dans un contexte économique en profonde mutation.
Enregistré lors de la rencontre TMNlab co-organisée avec Chaillot – Théâtre National de la Danse, le 6 mai 2026.
L’interconnexion des réseaux comme pilier stratégique
La vitalité du secteur repose sur la coopération étroite entre des réseaux nationaux (HACNUM, PXN, TMNlab) et des pôles territoriaux d’industries culturelles et créatives » (Aura, PACA, Marmande). Géraldine Farage et Céline Berthoumieux insistent sur le fait que l’action publique doit s’incarner dans un maillage de lieux partenaires pour sortir les projets de l’isolement. Cette solidarité se manifeste aussi bien dans le Discord d’HACNUM, où 1 000 artistes s’entraident sur des défis techniques, que dans la création de l’Association Francophone d’Informatique Théâtrale (AFIT) pour structurer une pensée théorique commune.
On ne fait jamais rien seul : tous nos dispositifs sont toujours connectés à des lieux et des structures pour former un véritable maillage territorial. — Géraldine Farage
Expérimenter et montrer pour lever les freins
Pour que les programmateurs s’emparent des œuvres hybrides, il est crucial de multiplier les « showcases » et les prototypes, à l’image des rencontres SVSN à Avignon. Marie Point souligne que voir et expérimenter reste le meilleur levier pour convaincre et rassurer le milieu professionnel. Cette approche est également vitale pour le processus de création lui-même : Orianne Vilmer insiste sur le fait qu’il est indispensable de « tester » physiquement la technologie pour que les idées et le vocabulaire puissent émerger, une étape de défrichage particulièrement nécessaire pour les artistes de la danse qui n’ont pas forcément ces pratiques au départ. L’expérimentation ne doit donc pas être réservée à la phase finale de diffusion mais doit être intégrée dès la recherche, permettant aux équipes artistiques de tester leurs dispositifs auprès des publics et des équipes de théâtre en amont.
Loïc Rabache se confronte à un enjeu de proximité : dans des territoires comme le Lot-et-Garonne, il s’agit de franchir la « double marche » de l’accès à la culture et au numérique. En privilégiant des résidences d’artistes très longues (comme au festival TEK A(rt)), il prône un retour à l’essentiel : privilégier la relation humaine et le vivant pour faire oublier l’outil technologique, souvent perçu comme intimidant
Quand on vient de la danse, on n’a pas forcément les codes et le vocabulaire du numérique ; il faut tester pour que les idées viennent. — Géraldine Farage
L’essentiel est de revenir à la relation entre l’artiste et le public, d’aller chercher les gens par le vivant et d’oublier l’outil. — Loïc Rabache
L’autonomie artistique face aux « boîtes noires » technologiques
Un diagnostic majeur ressort des échanges : les artistes revendiquent de plus en plus une maîtrise directe des outils numériques pour ne plus dépendre de prestataires externes ou de studios commerciaux coûteux. Marie Point observe une tendance vers des systèmes plus légers et « tournables », permettant aux compagnies d’embarquer leur propre technologie. Cette autonomie est perçue comme une condition nécessaire pour préserver l’agilité artistique et la souveraineté du geste créatif sur le plateau.
Accompagner le changement au sein des directions
Le diagnostic CUNUCOLAB, présenté par Céline Berthoumieux, identifie l’accompagnement des managers et des directeurs de lieux comme une priorité absolue. La transformation numérique ne touche pas seulement les œuvres, mais aussi les modèles économiques, le marketing et le management des équipes. Il est indispensable de former les décideurs à la conduite du changement pour qu’ils puissent intégrer ces nouvelles formes non comme des gadgets, mais comme le cœur battant d’un projet artistique du présent.
En finir avec les « cases » pour financer la transdisciplinarité
Céline Berthoumieux et Marie-Pia Bureau alertent sur le danger d’un système encore trop cloisonné qui force les artistes à multiplier les structures (société de production et compagnie) pour accéder aux aides. Le définancement massif de la culture impose de repenser ces cadres pour soutenir des formes qui sont, par essence, intersectorielles. L’objectif est de faire en sorte que le spectacle vivant contemporain puisse utiliser les outils de son temps sans avoir à justifier systématiquement son appartenance à une catégorie « numérique » ou « traditionnelle ».
Les artistes n’arrivent pas à entrer dans les cases des financements ; il est temps de trouver des solutions transdisciplinaires. — Céline Berthoumieux
Vers une nouvelle culture du discours technologique
Cyrielle Garson et Orianne Vilmer plaident pour une déconstruction des discours binaires opposant souvent technique et vivant. La synergie avec la culture scientifique et la recherche est fondamentale pour que les artistes ne se contentent pas d’adopter des outils imposés par les plateformes, mais participent à leur mise en récit. En réhabilitant la figure du « technologue créatif », le secteur pourrait peut-être bâtir une culture commune où le savoir-faire technique sert une nécessité artistique profonde et une vision critique de la société.
Notre problème n’est pas l’outil en lui-même, c’est la culture et le discours que nous construisons autour de lui. — Cyrielle Garson
Réhabiliter l’artiste numérique comme acteur du « théâtre du présent »
Marie-Pia Bureau souligne un « déficit de réputation » persistant où l’artiste numérique est parfois perçu comme une « offense au vivant », alors qu’il agit au contraire comme un critique de l’intérieur, un « trotskiste du système » dénonçant les logiques des plateformes. Ce malentendu appelle à une mutation profonde du regard institutionnel : comme le rapporte Marie Point, un théâtre qui refuse de s’intéresser à ce que le numérique fait à la société n’est pas un « théâtre du présent », mais un théâtre du passé. L’enjeu est donc de sortir des étiquettes technologiques pour reconnaître ces créateurs comme des artistes du spectacle vivant contemporain à part entière, dont le geste s’inscrit dans la réalité d’aujourd’hui en utilisant simplement les outils de notre temps.
Les artistes numériques sont un peu les trotskistes du système : ils portent une critique nécessaire de l’intérieur, même si le milieu les voit parfois comme un cheval de Troie. — Marie-Pia Bureau
Un théâtre qui ne s’intéresse pas à ce que le numérique fait à la société n’est pas un théâtre du présent, mais un théâtre du passé. — Marie Point
Cet article a été rédigé avec l’appui de l’IAgen.
12 et 13 mai 2027 : Prochaine édition des rencontres Chaillot Augmenté x TMNlab
