Propos d’ouverture : « Le spectacle vivant du (rétro)futur » dans le cadre de la deuxième édition des journées de rencontre « Art vivant et environnements numériques », co-organisées par Chaillot – Théâtre National de la Danse et le TMNlab le 5 et 6 mai 2026.
Par Franck Bauchard, coordinateur des politiques numériques à la DGCA, Ministère de la Culture
L’histoire des relations entre arts vivants et numérique n’est pas un temps linéaire mais une succession de ruptures et de répétitions. Depuis les années 1990, le passage de technologies de laboratoire à une culture de l’immersion a radicalement changé notre perception : le numérique n’est plus un outil extérieur mais un milieu où la société se construit. Ce regard rétro-futuriste explore comment le théâtre, véritable émetteur de technologies, anticipe les mutations sociales et philosophiques. En dépassant l’opposition entre réel et virtuel, le spectacle vivant investit un continuum de réalité mixte où l’humain et la machine entrent en symbiose. L’enjeu actuel est de comprendre quel type d’humanité nous souhaitons devenir dans ces environnements.
Enregistré lors de la rencontre TMNlab co-organisée avec Chaillot – Théâtre National de la Danse, le 5 mai 2026.
La réflexivité historiographique du rétro-futur
Aborder le « rétro-futur », c’est interroger le futur au passé en sortant d’une vision purement linéaire. Franck Bauchard propose d’utiliser les outils de l’historiographie pour objectiver les décalages temporels à travers trois notions : le champ d’expérience, l’horizon d’attentes et les frontières conceptuelles. Cette approche réflexive permet de prendre conscience de l’inscription sociale des technologies et de repérer des « éléments de répétition piégeux ». Par exemple, dans les années 90, la réalité virtuelle était une technologie de laboratoire ; alors qu’elle appartient désormais à une véritable « culture de l’immersion » portée par de nouveaux paradigmes de vision et un narratif permanent du progrès, qu’il nous faudrait aujourd’hui déconstruire.
La fin de l’extériorité technologique
Le basculement majeur réside dans le passage de l’outil au milieu. Alors que les décennies précédentes concevaient la technologie comme un adjuvant extérieur que l’on pouvait choisir d’utiliser ou non — générant souvent une « paralysie » entre partisans et opposants —, nous vivons aujourd’hui des « relations de plus en plus symbiotiques entre l’humain et la machine ». Il n’y a plus d’extériorité possible puisque la société elle-même se construit à travers ces environnements numériques.
Il n’y a pas de hors technologie, il y a simplement des degrés différents, ce qui fait qu’il est impossible aujourd’hui d’opposer le réel et le virtuel. Ils s’enchevêtrent de manière inextricable. C’est pourquoi, les pratiques artistiques deviennent des métaphores de ces réalités hybrides.
— Franck Bauchard
L’évolution de l’imaginaire des technologies et de leur perception
L’imaginaire technologique a glissé d’un rapport transcendant, presque religieux, vers une forme d’immanence : du « cyberespace » au web et à présent aux plateformes. Franck Bauchard s’arrête sur une vision moins connue de l’écosystème numérique : le « stack » formalisée par Benjamin Bratton. Le stack décrit les dispositifs numériques comme une succession de couches matérielles et immatérielles, formant un continuum de réalité mixte à travers lesquels on circule. Certains artistes, comme Teamlab au Japon, s’en saisissent et forment des stacks artistiques.
Le théâtre comme émetteur et préfigurateur de technologies
Loin d’être un simple récepteur de nouveautés techniques, le théâtre a historiquement fonctionné comme un émetteur de concepts et d’artefacts. Franck Bauchard rappelle que le mot « robot » est une création d’un homme de théâtre et qu’Antonin Artaud préfigurait déjà la réalité virtuelle. En tant que « machine cybernétique », la scène a souvent anticipé les inventions futures, à l’image du dispositif de Tanagra de Kiesler qui préfigurait la télévision bien avant son apparition.
L’hybridation des corps et des existences
Le réel et le virtuel s’enchevêtrent aujourd’hui de manière inextricable. Cette mutation touche au plus profond de l’humain et du corps. En citant la chorégraphe Suzanne Kozel, Franck Bauchard souligne que « les contours de nos corps élargis se trouvent dans nos technologies ». La question centrale du spectacle vivant n’est donc plus d’opposer la technique à l’humain, mais de définir quel type d’humanité nous voulons habiter au sein de ces contextes.
Cet article a été rédigé avec l’appui de l’IAgen.
12 et 13 mai 2027 : Prochaine édition des rencontres Chaillot Augmenté x TMNlab
