Dans le cadre de la deuxième édition des journées de rencontre « Art vivant et environnements numériques », co-organisées par Chaillot – Théâtre National de la Danse et le TMNlab le 5 et 6 mai 2026.
Avec Benoît Labourdette, cinéaste, pédagogue, chercheur et consultant en innovation culturelle ; Rachid Ouramdane, président-directeur, Chaillot – Théâtre National de la Danse ; Nicolas Ligeon, codirecteur du Théâtre de l’Élysée et cofondateur du collectif Sous les Néons.
Animation, Anne Le Gall, déléguée générale du TMNlab.
En déplaçant le curseur de la démocratisation (descendante) vers la démocratie culturelle (horizontale), les intervenants affirment que l’art réside désormais dans l’expérience vécue et le lien social plutôt que dans l’objet fini. De la « playformance » issue du jeu vidéo aux danses nées sur les réseaux sociaux (Jumpstyle, K-pop), les publics s’affirment comme des co-créateurs et viennent bousculer les institutions dans leur capacité d’accueil de ces nouvelles pratiques. Comment les lieux culturels peuvent-ils produire un espace politique et démocratique qui reconnaisse la pluralité des voix ?
Enregistré lors de la rencontre TMNlab co-organisée avec Chaillot – Théâtre National de la Danse, le 6 mai 2026.
Le numérique comme milieu d’existence et changement anthropologique
Benoît Labourdette insiste sur le fait que le numérique constitue désormais notre environnement quotidien, modifiant radicalement la place de l’image et de sa réception dans nos vies. Ce « changement anthropologique » signifie que nous ne sommes plus de simples spectateurs passifs : avoir une caméra en permanence dans la poche change notre rapport à la création et à la transmission. Le numérique est devenu une « commodité » comparable à l’air ou à l’électricité, qui nous transforme en profondeur, bien au-delà de la simple utilisation d’outils technologiques sur un plateau.
De la démocratisation à la démocratie culturelle
La réflexion se déplace des logiques de diffusion classiques vers la notion de « droits culturels ». Plutôt que de simplement rendre accessibles des œuvres « d’en haut », l’enjeu de la démocratie culturelle est de permettre aux individus de s’enrichir mutuellement à travers leurs singularités. Comme le souligne Benoît Labourdette, l’argent public ne doit plus servir uniquement à la « reproduction bourgeoise » de certaines classes sociales, mais doit redevenir un outil de lien social et de partage horizontal des savoirs.
Il faut mettre en pratique la démocratie au sein même des lieux culturels, sinon ils n’auront plus aucune raison d’être financés. — Benoît Labourdette
Le spectateur-créateur : des réseaux sociaux à la scène
Rachid Ouramdane observe comment les pratiques du quotidien, comme le Jumpstyle ou la K-pop, créent de nouvelles formes de mouvement. Ces contre-cultures, qui se partagent via le digital, témoignent d’une « précipitation des usages » où le public développe ses propres grammaires chorégraphiques. Pour l’institution, le défi est de rejoindre ce quotidien et de donner un pouvoir d’agir à ces communautés, car l’expression artistique naît souvent de ces pratiques partagées avant de devenir une œuvre au sens critique.
Le digital est un antidote pour nos institutions car il rend visibles des cultures et des corps qui étaient jusqu’alors invisibilisés, nous obligeant à sortir de l’eurocentrisme. — Rachid Ouramdane
La Playformance ou l’interprétation du jeu vidéo
Nicolas Ligeon présente la « playformance » comme un geste d’écriture théâtrale s’appuyant sur la matière vidéoludique. En faisant le récit d’une expérience de jeu vidéo, des non-professionnels mettent en scène des histoires intimes, militantes ou poétiques. Cette pratique valide symboliquement la culture des joueurs au sein des théâtres et permet de représenter une diversité de corps et de points de vue souvent absents des plateaux classiques. L’œuvre n’est plus analysée selon des critères esthétiques traditionnels, mais selon ce qu’elle produit comme émotion et comme lien dans la salle.
L’intérêt des playformances est de permettre une diversité de voix et de corps sur scène, en montrant que la culture des publics a une valeur légitime au sein même de l’institution. — Nicolas Ligeon
L’art comme expérience et esthétique de la relation
S’appuyant sur la philosophie pragmatiste, les intervenants redéfinissent l’œuvre d’art non pas comme un objet extérieur, mais comme « l’expérience vécue par les personnes ». Rachid Ouramdane affirme que sa boussole reste celle de « faire lien », suggérant que l’acte de créer du lien social est en soi un acte artistique. Cette approche privilégie le processus de rencontre et d’expérimentation collective sur le résultat final, transformant les ateliers et les résidences en véritables laboratoires de démocratie culturelle.
Le digital comme antidote et outil de visibilisation
Pour Rachid Ouramdane, le numérique agit comme un « antidote » aux biais institutionnels en rendant impossible l’aveuglement sur ce qui se produit ailleurs sur la planète. Le partage massif d’informations oblige les structures à interroger leurs propres rapports de domination et à sortir d’un certain complexe de supériorité eurocentré. Le digital permet de visibiliser des courants de pensée et des initiatives artistiques qui étaient auparavant invisibilisés, renforçant ainsi la mission de service public de l’institution.
Cet article a été rédigé avec l’appui de l’IAgen.
12 et 13 mai 2027 : Prochaine édition des rencontres Chaillot Augmenté x TMNlab
