Référent accessibilité à Chaillot, théâtre national de la danse, Jérôme Sala découvre la création sonore binaurale Géant Galván produite par Ma Scène Nationale du Pays de Montbéliard lors des rencontres Chaillot augmenté x TMNlab en 2025. C’est le début d’une coopération fructueuse entre les deux structures, une coopération qui s’appuie sur la notion d’accessibilité pour augmenter l’expérience spectateur de l’ensemble du public.
Jérôme Sala a rejoint Chaillot-Théâtre national de la Danse en 2017, et occupe depuis 4 ans le poste de Chargé de mission au sein de la Direction de l’Accueil et de l’Hospitalité. Il est, en outre, référent accessibilité depuis son arrivée à Chaillot. A ce titre, il organise des parcours adaptés pour les publics malvoyants, malentendants mais également vivant avec des troubles psychiques. Pour lui, il ne s’agit pas uniquement de mettre en place des dispositifs techniques et technologiques afin de pallier un handicap mais de penser un accès adapté et enrichi aux œuvres avec l’idée qu’il bénéficie finalement à un public plus large et potentiellement à d’autres lieux culturels.
De l’accueil à l’hospitalité
Le glissement de vocabulaire n’est pas anodin, explique-t-il : « il ne s’agit plus uniquement d’accueillir un public et de répondre à ses demandes, mais de mettre en place les conditions pour que le public se sente bien dans l’espace, se sente à sa place, peu importe son parcours de spectateur, peu importe ses origines, sa classe sociale ou encore son handicap ». Le concept d’hospitalité fait partie du projet initial du directeur de Chaillot et chorégraphe, Rachid Ouramdane, il vient répondre au besoin de casser l’image véhiculée par la localisation de Chaillot dans le 16e arrondissement, un quartier aisé de Paris, et par l’aspect monumental du bâtiment et son histoire. L’hospitalité réaffirme une logique d’accueil inconditionnel propre au théâtre public et s’est traduit, par exemple, par l’adoption d’un plan triennal d’action sur l’accessibilité avec la volonté d’être avant-gardiste dans ce domaine (recherches et tests de dispositifs innovants) et moteur dans le secteur.
Les moyens humains (40% du temps de Jérôme Sala) et financiers consacrés à l’accessibilité à travers ce plan triennal ont permis d’imaginer des parcours inclusifs qui commencent avant les spectacles avec, par exemple, des ateliers de danse adaptée en lien avec la programmation, mais aussi une approche tactile du théâtre et des décors. Les parcours se poursuivent, ensuite, pendant les spectacles avec la production de 5 audiodescriptions par an et la mise à disposition d’une quinzaine de gilets vibrants. Chaillot contribue ainsi à la création d’un catalogue de spectacles de danse en audiodescription, un dispositif repensé pour la danse afin « de faire entendre les mouvements des danseurs et de nourrir notre imaginaire pour créer mentalement une représentation du geste chorégraphique », explique-t-il.
De l’accessibilité à l’augmentation de l’expérience spectateur
Avec ses parcours d’accessibilité, Chaillot cherche, en outre, à augmenter l’expérience spectateur au-delà du handicap et de relier les publics, plutôt que de les séparer, précise Jérôme Sala : « Je me souviens d’une dame et de sa fille d’une vingtaine d’années qui est sourde et que j’équipe d’un gilet vibrant. Je propose à sa mère d’en porter un également. Elle commence par refuser, n’en voyant pas l’utilité. A la fin du spectacle, elle me remercie d’avoir insisté car elle a pu partager un ressenti commun et établir ainsi une connexion nouvelle avec sa fille. Elle a aussi pu déconstruire son regard de spectateur en ajoutant une autre dimension sensorielle ».
De la même manière, la mise en place de spectacles en audiodescription attire bien au-delà du public cible. En effet, Jérôme Sala témoigne du désir de nombreux spectateurs et de professionnels de tester de tels dispositifs, par simple curiosité et parfois pour vivre le spectacle différemment. Ainsi, les dispositifs d’accessibilité, autrefois perçus comme une version dégradée du spectacle, s’affirment aujourd’hui comme une augmentation de l’expérience spectateur, une tendance qui se renforce avec le développement des technologies et de leur habitation artistique, à l’instar de la création sonore binaurale Géant Galván que Jérôme Sala a découvert lors des rencontres Chaillot augmenté x TMNlab en 2025
Géant Galván : un bond de géant pour l’accessibilité aux spectacles de danse
Fabrice Boy, le directeur adjoint de Ma Scène Nationale du Pays de Montbéliard a présenté en avant-première lors des rencontres Chaillot augmenté x TMNlab une création sonore réalisée par Pascal Rueff et Israel Galván, mettant en scène le célèbre danseur de flamenco. Le projet Géant Galván s’inscrit dans la suite du projet Radio Ma, un programme de créations sonores mis en place par Ma Scène Nationale à l’occasion du confinement afin de maintenir le lien avec son public malgré la fermeture des lieux culturels. La création sonore Géant Galván utilise une technologie sonore 3D (son binaural, écoute au casque) qui donne la sensation qu’Israel Galván se déplace dans l’espace et danse devant le public, à côté de lui, et parfois même à l’intérieur des corps spectateurs, selon certains témoignages. Cette création sonore a été pensée pour une station d’écoute nomade (jauge : 32 personnes) produite par Ma Scène Nationale du Pays de Montbéliard, en partenariat avec Making Waves, le festival Longueur d’ondes et Feichter electronic, et avec le soutien de France 2030.
Jérôme Sala et sa responsable Elie E. Silva, directrice de l’Accueil et de l’Hospitalité, arpentent l’espace démo des rencontres et se laissent convaincre par la proposition d’écoute : « je ne connaissais pas cette technologie, je n’avais donc pas d’attente particulière. L’écoute a duré une quinzaine de minutes et sincèrement je n’avais jamais vécu une telle intensité sonore, une telle immersion, à tel point qu’au bout d’un moment mon cerveau s’est mis à fabriquer des images. J’ai commencé à voir ce que j’entendais » se souvient Jérôme Sala. Il pense immédiatement au public aveugle et malvoyant et se met en tête de faire revenir cette station nomade à Chaillot, d’autant qu’elle entre totalement dans la mission de recherche de dispositifs d’accessibilité innovants du plan triennal. Jérôme Sala et Elie E. Silva, tout aussi convaincue, entament alors une discussion avec Fabrice Boy. Or, il se trouve que Chaillot accueille tous les deux ans, la biennale Flamenco pendant laquelle se déroule un Chaillot Expérience, un week-end d’ateliers, rencontres et autres événements autour du flamenco. L’occasion paraît parfaite pour proposer la création sonore, d’autant qu’il est prévu un parcours adapté autour du spectacle de flamenco de Rafaela Carrasco. Après plusieurs discussions en interne, le projet est validé et le succès au rendez-vous. En effet, lors du Chaillot expérience, le public général de Chaillot plébiscite l’écoute immersive de Géant Galván et lors du parcours adapté, le public aveugle et non voyant confirme l’apport de ce type de création : « ils et elles m’ont dit que l’écoute leur a permis de mieux comprendre la danse flamenco présentée dans l’atelier de pratique adaptée et que la spatialisation sonore les a aidés à se représenter les déplacements du danseur, son occupation de l’espace scénique, etc. », rapporte Jérôme Sala.
Vers des créations accessibles by design
Cette première collaboration entre Ma Scène Nationale et Chaillot se poursuit depuis. En effet, une première résidence de recherche a eu lieu à Chaillot afin d’ajouter à la technologie sonore 3D, une dimension tactile et développer ainsi un outil de création inclusif à destination des chorégraphes et une station nomade binaurale et haptique afin de découvrir la danse autrement. Cette première résidence a été réalisée avec des binômes voyant-non voyant constitué par Jérôme Sala afin de co-construire l’expérience tactile et sonore avec l’équipe de création. Une seconde résidence est prévue à Chaillot en mars 2027 pour continuer ce travail et la coopération se poursuivra également autour d’une déclinaison immersive sonore et haptique de Sens caché(s) du chorégraphe Nathan Arnaud de la compagnie Murmuration, lui-même malvoyant.
Ainsi, Avec Géant Galván Ma Scène Nationale a lancé un catalogue d’œuvres binaurales, intitulé SONORAMA, qui a donc pour vocation avec sa collection « danse » d’accompagner les chorégraphes à penser, non pas uniquement leur création d’un point de vue visuel, mais aussi d’une manière sonore, spatialisée et tactile, ce qui revient finalement à créer des œuvres accessibles by design. Fabrice Boy invite les lieux culturels à rejoindre cette démarche en coproduisant de nouvelles œuvres avec lui, en sachant que Ma Scène Nationale met à disposition les stations d’écoute nomades pour faciliter la diffusion, un esprit de mutualisation commun à Chaillot qui prête régulièrement ses gilets vibrants. Affaire à suivre, donc.
| Quelques chiffres Budget de production de Géant Galván : 60 000 euros Nombre de participants aux parcours adaptés de Chaillot : entre 15 et 25 personnes par session. 5 sessions par an. |
