Singing Chen : « Avec la VR, j’ai l’impression d’avoir trouvé un média qui me correspond davantage »

Table ronde « Potentialités artistiques des technologies : paroles d’artistes, partie 2« , dans le cadre de la deuxième édition des journées de rencontre « Art vivant et environnements numériques », co-organisées par Chaillot – Théâtre National de la Danse et le TMNlab le 5 et 6 mai 2026.

avec Joséphine Derobe, auteure, artiste et réalisatrice, Isis Fahmy, metteure en scène et dramaturge, et Benoît Renaudin, designer, musicien et performer (Suisse), Singing Chen, réalisatrice (Taïwan), Frédéric Deslias, metteur en scène, compositeur, artiste numérique et touche-à-tout créatif.

Animation : Chrystèle Bazin, journaliste

La réalité virtuelle et mixte s’imposent comme de nouveaux territoires de narration où s’enchevêtrent le cinéma, le théâtre et les arts plastiques. Au-delà du simple déploiement technologique, les artistes revendiquent aujourd’hui une approche artisanale et « plastique » de leurs outils. Confrontés aux limites matérielles — latence sonore, lourdeur des casques ou stéréotypes des logiciels — les artistes détournent les bugs pour en faire des signatures esthétiques. L’enjeu n’est plus de remplir le casque d’images, mais de solliciter l’imaginaire du spectateur, quitte à délaisser parfois la technologie pour toucher au plus près le sensible et l’onirique.

Enregistré lors de la rencontre TMNlab co-organisée avec Chaillot – Théâtre National de la Danse, le 5 mai 2026.

Panorama des œuvres des artistes invités

La plasticité créative face aux « trahisons » techniques

La rencontre avec les technologies immersives exige une adaptabilité constante pour transformer les défaillances en opportunités narratives. Lors de la création de Meet Mortaza, Joséphine Derobe a dû composer avec une post-production lourde et un rendu d’image parfois décevant qui d’affaiblissait la sensation de présence. Plutôt que de subir ces limites, elle défend une posture d’ingénierie artisanale héritée du cinéma en relief, où l’on invente ses propres solutions techniques. Cette approche rejoint celle de Frédéric Deslias, qui a eu recours à une intervention humaine pour pallier une fausse promesse technologique sur le projet Colonies, face à des capteurs capricieux, un régisseur suivait discrètement le public pour déclencher manuellement les sons, créant une interactivité plus fine que n’importe quel algorithme.

On doit être plastique : entre notre imaginaire du départ et le résultat final, le projet a énormément évolué et on peut transformer des contraintes en idées créatives géniales.Joséphine Derobe

L’artisanat contre la standardisation logicielle

Le recours au bricolage physique permet d’échapper aux représentations lisses et stéréotypées des outils numériques industriels. Le duo suisse composé d’Isis Fahmy et Benoît Renaudin illustre cette résistance créative avec le projet Futur[s]. Pour éviter les avatars aux corps hyper-normés proposés par les studio d’images 3D, comme ce fut le cas sur leur projet précédent, Lavinia, ils ont façonné leurs personnages en pâte à modeler (Fimo) avant de les scanner avec l’application Polycam. Ce passage par le toucher et le modelage manuel injecte de la singularité dans le code et garantit une esthétique propre à l’œuvre. Cette volonté de maîtrise artisanale est le rempart essentiel trouvé par le duo pour que la technologie n’entrave pas l’imaginaire artistique.

Focus 404 : quand vient le bug

Matérialiser l’invisible et la texture de la mémoire

La technologie est utilisée comme un révélateur des couches immatérielles de l’existence, donnant corps à ce qui échappe à la vision classique. Singing Chen s’approprie ainsi la technique du « Gaussian Splatting » dans The clouds are two thousand meters up : l’aspect brumeux généré par les scans incomplets devient une intention artistique pour traduire la texture parcellaire des souvenirs et des rêves. De la même manière, Joséphine Derobe explore les « présences invisibles » dans son projet Libre Isadora, utilisant la capture de mouvement pour matérialiser l’héritage spirituel d’Isadora Duncan. Dans les deux cas, le numérique sert une quête ontologique sur l’origine de l’âme et la persistance de l’humain dans des environnements numériques.

Depuis que j’ai découvert la VR, j’ai l’impression d’avoir trouvé un média qui me correspond davantage, car il me permet de combiner mon expérience du théâtre et du cinéma.Singing Chen

L’invention de solutions hybrides face aux contraintes spatiales et temporelles

Benoît Renaudin raconte comment le développeur Rafael Munoz a dépassé la contrainte spatiale de la captation de mouvement en utilisant un algorithme qui reproduisait à l’écran  une marche infinie, tandis que sur scène la comédienne courait en rond. Parallèlement, pour résoudre une latence réseau de six secondes sur Futur[s], Isis Fahmy a « court-circuité » le numérique en utilisant des ondes radio (HF) et des « audioscopes » — des enceintes portatives portées par les spectateurs — pour diffuser le son du personnage virtuel en temps réel, préservant ainsi la finesse du jeu d’acteur.

Cette façon de bricoler, que l’on le retrouve à peu près dans tout ce qu’on fait avec Isis, nous a amené à faire des personnages en 3D qui ont une esthétique hyper particulière et qui colle avec l’esthétique de la B.D. qu’on adapte.Benoît Renaudin

Le retour au sensible : de la VR à l’immersion mentale 

Un tournant s’opère chez certains créateurs vers une forme de sobriété technologique ou de « low-tech ». Frédéric Deslias explique avoir abandonné le casque de réalité virtuelle pour le projet Sleep for Earth, le jugeant trop sollicitant cognitivement pour une expérience sur le sommeil. En le remplaçant par un simple masque de sommeil totalement noir, il s’est aperçu que le cerveau humain était bien plus malléable et capable de générer des images mentales plus puissantes que n’importe quelle machine. Cette bascule illustre une volonté de placer l’expérience collective et l’imaginaire au-dessus de la performance technique, privilégiant le « flou » à la précision du pixel.

Ce qui me séduit dans la VR, c’est le fait qu’elle soit à deux centimètres de l’œil ou du tympan, créant une interface très proche du cerveau qui renvoie à quelque chose de très psychique et hypnotique.Frédéric Deslias

L’hybridation des écritures et la déconstruction des codes 

Les artistes naviguent entre des mondes codifiés (théâtre, galerie, cinéma) qu’ils s’attachent à déconstruire. Frédéric Deslias revendique une résistance à la « théâtralité » classique, préférant le chuchotement sous casque à la déclamation. Isis Fahmy souligne que des dispositifs mixtes entre tech et low tech forcent les interprètes à réinventer leur jeu et leur rapport au public. L’hybridation ne se limite pas aux outils mais touche à la structure même du spectacle vivant, où le plateau se déplace vers le spectateur, faisant de l’interaction physique et de la sensation brute les nouveaux piliers de la mise en scène contemporaine.

Se confronter à la réalité mixte remet tout en question : notre façon de faire, notre façon d’embarquer les gens, de penser la construction dramaturgique. Isis Fahmy

Cet article a été rédigé avec l’appui de l’IAgen.



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