De l’attachement à l’abstention culturelle : ce que révèle l’étude Art Explora, mise en perspective avec les travaux du DEPS et de l’ASTP

Si la culture demeure essentielle pour une large majorité de Français, sa fréquentation décline. C’est ce que révèle l’étude d’Art Explora mené, avec l’IFOP en partenariat avec France Culture, et publiée en avril 2026. Cette étude apporte un éclairage intéressant sur les freins à l’engagement culturel des Français et les pistes d’innovation pour redonner le désir de participer à des activités culturelles.

C’est sa mise en perspective avec d’autres travaux récents qui nous intéresse ici. Et nous rappelle à notre responsabilité professionnelle. Étudier ces données, quantitatives et qualitatives, nous éclaire, nous oblige. Et permet d’éviter les approximations dans l’analyse des pratiques et des politiques culturelles aujourd’hui. Indispensable.

Pour cette article, nous avons repris une sélection d’études existantes produite par le DEPS (Ministère de la culture) : Les sorties culturelles des Français en 2024 (Résultats du Baromètre du Crédoc), Les sorties culturelles des Français et leurs pratiques en ligne en 2023 : cinéma, concert et théâtre [CE-2024-2], Cinquante ans de pratiques culturelles en France [CE-2020-2]. Nous avons également utilisé le Baromètre annuel de l’ASTP – Les Français et le théâtre que nous présentions avec l’équipe lors d’un Café TMNlab | Les Français et le théâtre : on est où en 2025 ? Réponse avec l’ASTP [accès adhérent.e].

Nous nous sommes appuyés sur un outil d’IAgen de type RAG pour l’analyse des sources et la consolidation des données à partir d’angles de lecture issus des travaux et discussions de la communauté.

L’étude Art Explora : un positionnement différenciant

L’étude Art Explora se distingue dans le paysage de la recherche par son approche originale : plutôt que de s’en tenir aux freins socio-économiques ou géographiques classiques, elle fait le choix d’explorer en profondeur le phénomène de la « non-envie » de culture. Pour y parvenir, elle s’appuie sur l’analyse de « publics paradoxaux », c’est-à-dire des individus qui reconnaissent pleinement l’importance de la culture et ne subissent pas de barrières d’accès majeures, mais dont l’engagement demeure pourtant faible ou très intermittent.

Dans sa lecture de l’époque numérique, l’étude met en lumière une concurrence féroce pour l’attention. Face à l’instantanéité des contenus numériques et à des loisirs de substitution au très faible « coût d’entrée » (comme le doom-scrolling ou le visionnage compulsif de séries), les pratiques culturelles traditionnelles exigent désormais une disponibilité mentale et un effort d’attention qui freinent le passage à l’acte. Si le numérique agit incontestablement comme un puissant outil de démocratisation – 65 % des Français ayant par exemple regardé un film en ligne sur les douze derniers mois –, il a également instauré une culture de l’immédiateté qui rend l’engagement dans des formats culturels longs plus exigeant et perçu comme plus « risqué » par les publics.

Ce constat résonne avec une acuité particulière dans le domaine du spectacle vivant. L’étude révèle que la fréquentation des théâtres, des opéras ou des ballets souffre d’un véritable « paradoxe de l’anticipation » : la nécessité de prévoir sa sortie et d’acheter ses billets longtemps à l’avance entre en conflit direct avec le désir contemporain de spontanéité. Cette contrainte logistique est par ailleurs aggravée par la peur d’être déçu, de perdre son temps ou de s’ennuyer face à une œuvre inconnue. Cependant, l’étude souligne une note d’espoir fondamentale : malgré ces freins, le déplacement physique dans un lieu de spectacle reste décisif et irremplaçable pour vivre une émotion partagée et une expérience collective, la magie de la représentation se trouvant autant sur scène que dans la communion avec les autres spectateurs.

Analyses croisées : l‘ampleur de l’absence de pratique culturelle physique et l’essor du « tout-numérique »

L’absence de pratiques culturelles physiques concerne une part significative de la population française. En 2023, 38 % des Français déclarent n’être allés ni au cinéma, ni à un concert, ni au théâtre au cours des douze derniers mois (Sorties culturelles des Français et leurs pratiques en ligne en 2023 – DEPS). De manière plus large, on estime que 20 % des Français n’ont absolument aucune pratique culturelle (aucune sortie au cinéma, bibliothèque, monument, exposition, concert, etc.) sur une année (Art Explora).

Parallèlement, un univers de pratiques dit du « tout-numérique » a émergé massivement. Alors qu’il ne concernait que 1 % de la population en 2008, il regroupe 15 % des individus âgés de 15 ans et plus en 2018 (Cinquante ans de pratiques culturelles en France – DEPS). Cet univers se caractérise par une consommation intensive d’écrans : 71 % regardent quotidiennement des vidéos en ligne, 84 % consultent les réseaux sociaux et 39 % jouent aux jeux vidéo, à l’exclusion presque totale des sorties culturelles physiques et de la lecture. Cette tendance est particulièrement marquée chez les jeunes : 45 % de la génération née entre 1995 et 2004 appartient à cet univers.

Depuis la crise du Covid-19, un phénomène de substitution partiel s’est installé : 28 % de la population déclare à la fois moins sortir dans les lieux culturels et regarder plus souvent des contenus en ligne. Pour le cinéma spécifiquement, 23 % des personnes ne fréquentant plus les salles expliquent ce choix par leur préférence pour le visionnage de films sur Internet (Sorties culturelles des Français et leurs pratiques en ligne en 2023 – DEPS).

Les éléments d’explication de l’absence de pratiques physiques

Les publications analysées (étude Art Explora, baromètre ASTP, études DEPS) identifient une multitude de freins expliquant ce renoncement aux sorties physiques au profit, parfois, des pratiques numériques ou d’autres loisirs :

  • Le manque d’envie (facteurs cognitifs) : Plus que les barrières d’accès, le « manque d’envie » est la raison principale invoquée pour justifier l’absence de pratique culturelle (cité par 55 % des non-usagers pour la bibliothèque et 45 % pour les musées – étude Art Explora). Ce manque d’envie s’explique par un « coût d’entrée » cognitif : s’immerger dans une œuvre longue demande une disponibilité mentale et un effort d’attention qui entrent en concurrence directe avec l’immédiateté et la facilité des formats numériques courts (comme le « doom-scrolling »).
  • Le poids des routines et l’anticipation (facteurs logistiques) : L’inertie du quotidien empêche l’émergence d’un « déclic » pour sortir. De plus, la nécessité d’anticiper et de réserver les sorties culturelles génère une charge mentale qui décourage les envies impulsives. À l’inverse, le confort du domicile et l’accès immédiat aux plateformes numériques sont plébiscités (étude Art Explora).
  • L’isolement social : Les sorties culturelles (cinéma, théâtre) sont perçues comme des activités éminemment sociales (étude Art Explora). Le fait de ne pas avoir de proches avec qui partager la sortie ou avec qui en discuter a posteriori freine considérablement le passage à l’acte (Sorties culturelles des Français et leurs pratiques en ligne en 2023 – DEPS, étude Art Explora).
  • Des expériences déceptives ou inadaptées : La surfréquentation des lieux culturels (foules, bruit), qui nuit à la recherche d’introspection, ainsi qu’une médiation parfois jugée trop « intellectualisante » ou des contenus perçus comme trop clivants et politisés, créent une lassitude (étude Art Explora).
  • Les fractures sociodémographiques : L’absence totale de sorties culturelles (cinéma, concert, théâtre) est fortement corrélée à l’âge (51 % des 60-69 ans), à l’absence de diplôme (46 %), à l’inactivité (60 % des chômeurs), aux faibles revenus et à l’éloignement géographique (zones rurales). Le prix des billets reste d’ailleurs le frein le plus cité pour le cinéma et les concerts (Sorties culturelles des Français et leurs pratiques en ligne en 2023 – DEPS).

Ces explications sont parfois contradictoires ou nuancées :

  • Le paradoxe de la jeunesse : Bien que les jeunes (15-24 ans) soient les premiers consommateurs du « tout-numérique » et des contenus en ligne (46 % déclarent avoir intensifié leur visionnage en ligne depuis le Covid – Sorties culturelles des Français et leurs pratiques en ligne en 2023 – DEPS), ils sont contradictoirement la catégorie qui fréquente le plus les lieux culturels physiques (cinéma, bibliothèques, concerts – Pratiques culturelles des Français – DEPS). Les véritables « non-spectateurs » physiques sont en réalité les populations les plus âgées.
  • Substitution vs. Cumul (L’omnivorisme culturel) : Bien que le numérique remplace la sortie physique pour certains, il vient s’y ajouter pour les publics les plus engagés. Il y a une contradiction apparente entre l’idée que le numérique « tue » la sortie et le fait que les personnes qui fréquentent les équipements physiques sont les plus grandes consommatrices de culture en ligne. Par exemple, 73 % des spectateurs de cinéma regardent des films en ligne (contre 65 % en moyenne), et 28 % des spectateurs de théâtre regardent du théâtre en ligne (contre 11 % en moyenne). (Sorties culturelles des Français et leurs pratiques en ligne en 2023 – DEPS)
  • Le paradoxe de la proximité : De nombreuses personnes sous-consomment l’offre culturelle physique située à proximité de leur domicile, happées par la routine, mais deviennent de fervents consommateurs de culture physique (musées, monuments) lorsqu’elles sont en séjour touristique dans une autre ville, là où la routine disparaît. (Étude Art Explora)
  • Le paradoxe de la sociabilité numérique : Alors que la culture physique est freinée par l’isolement (on ne veut pas sortir seul – Étude Art Explora), les pratiques numériques qui la remplacent sont pourtant consommées majoritairement en solitaire (65 % pour les concerts en ligne, 52 % pour les films en ligne – Sorties culturelles des Français et leurs pratiques en ligne en 2023 – DEPS).

Consulter l’étude en ligne

Sur le site de la Fondation Art Explora ou ci-dessous :

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