Impacts de l’IA sur les métiers support du spectacle vivant : une étude prospective collective de Filages en partenariat avec l’Aract Hauts-de-France

La coopérative Filage en partenariat avec l’Aract Hauts-de-France explore, dans une étude prospective, les conséquences de l’intelligence artificielle générative sur les métiers de soutien dans le spectacle vivant.

Le document dresse un état des lieux des pratiques actuelles tout en analysant les tensions budgétaires, écologiques et éthiques qui traversent le secteur culturel. À travers des portraits de professionnels et des ateliers de design fiction, les auteurs imaginent différents scénarios pour l’horizon 2035 afin d’anticiper les mutations du travail.

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D’après l’étude, les professionnels du secteur perçoivent l’arrivée de l’IA avec une forte ambivalence. Son déploiement interagit avec des vulnérabilités préexistantes et soulève plusieurs tensions majeures et risques perçus. Des opportunités sont également identifiées mais avec la nécessité de construire des cadres de dialogue et des gouvernances partagées.

Des risques et des tensions

1. Tensions structurelles et éthiques

  • Le paradoxe de la charge de travail (Soulagement vs Intensification) : Le secteur souffre déjà d’une charge de travail en hausse et d’un sentiment de surmenage. Si l’IA est perçue comme une opportunité pour gagner du temps sur des tâches chronophages, les professionnels craignent un effet rebond : que ce temps gagné ne serve qu’à ajouter de nouveaux projets, entraînant une accélération du rythme global et une intensification du travail (injonction à la productivité).
  • La dissonance écologique : Les professionnels du secteur, souvent très sensibilisés aux enjeux climatiques, font face à un conflit de valeurs majeur. L’empreinte carbone et la consommation en eau colossales de l’IA générative entrent en contradiction directe avec leurs engagements écologiques, générant une forte réticence éthique.
  • L’aggravation de la « logique comptable » : Dans un contexte de baisse des subventions et de pression bureaucratique, les professionnels redoutent que l’IA accélère la culture du chiffre. Ils craignent que les financeurs n’utilisent eux-mêmes des algorithmes pour arbitrer les dossiers, privilégiant les indicateurs quantitatifs (chiffres, likes) au détriment de l’intérêt social ou de la qualité artistique.

2. Risques pesant sur le cœur de métier et l’artistique

  • La standardisation et l’uniformisation culturelle : Les professionnels redoutent un glissement vers des pratiques désincarnées et lisses. Ils évoquent la peur d’un « effet Deezer » appliqué au spectacle vivant, où les algorithmes favoriseraient une homogénéisation des goûts et une baisse de la diversité esthétique.
  • La déshumanisation de la relation : Dans un milieu fondé sur la rencontre, le sensible et le lien humain, l’automatisation des échanges fait craindre une perte de sens et une déspécialisation du travail relationnel.
  • L’atrophie cognitive et la perte d’expertise : Beaucoup craignent de perdre leur savoir-faire artisanal, leur capacité à articuler une réflexion par eux-mêmes, ou encore la maîtrise de leurs compétences (comme la pratique des langues étrangères ou la rédaction) en déléguant trop à la machine.
  • La menace sur l’apprentissage des juniors : Si l’IA automatise les tâches dites « à faible valeur ajoutée » (synthèses, rédaction de mails, recherches), les professionnels s’interrogent sur la manière dont les débutants pourront faire leurs armes et acquérir leur geste métier, l’apprentissage passant historiquement par ces tâches répétitives.

3. Risques organisationnels et sociétaux

  • Des usages « souterrains » et non régulés : L’utilisation de l’IA est souvent isolée, cachée ou perçue comme taboue au sein des équipes. Cette absence de cadre collectif favorise un usage non maîtrisé qui expose les structures à des risques juridiques (RGPD, droits d’auteur), réputationnels, et à des erreurs liées aux « hallucinations » de l’IA.
  • L’accentuation des inégalités (genre et fracture numérique) : Le déploiement de l’IA risque de creuser les écarts. D’une part, la fracture numérique dépend de l’accès à la formation et de l’appétence, isolant ceux qui ne s’y conforment pas. D’autre part, un angle mort critique concerne les inégalités de genre : dans un secteur très féminisé, l’IA – majoritairement conçue par et pour des hommes – risque de reproduire des biais genrés et de creuser les inégalités de compétences.
  • La gouvernance et la prise de décision par algorithmes : Une ligne rouge éthique se dessine face au risque de voir l’IA prendre des décisions à la place des humains, que ce soit pour le recrutement, l’attribution des financements ou la programmation.

Face à ces menaces, les professionnels expriment la crainte d’une marginalisation s’ils refusent d’utiliser ces outils et revendiquent le besoin urgent de créer des « espaces de non-IA » pour préserver l’artisanat de leurs métiers.

Des opportunités identifiées : gagner du temps pour retrouver du sens

Malgré les fortes ambivalences et les risques perçus, les professionnels du spectacle vivant identifient de réelles opportunités à l’utilisation de l’intelligence artificielle, qui soulèvent à leur tour des défis profonds pour l’avenir du secteur.

L’IA est perçue non pas comme un remplaçant, mais comme un assistant permettant de pallier la surcharge de travail chronique du secteur. Deux grands types d’opportunités se dégagent :

  • Le gain de temps et le recentrage sur l’humain : L’opportunité majeure réside dans la délégation des tâches chronophages (rédaction de demandes de subventions, formatage d’e-mails, synthèses de documents, recherches juridiques ou comptables, analyse de billetterie). Ce temps libéré pourrait être réalloué au cœur du métier : la présence auprès des équipes artistiques, le management, le temps passé en répétition et la réflexion stratégique à long terme.
  • La capacité d’innovation et l’accessibilité : L’IA offre de nouvelles possibilités pour toucher les publics, notamment par des traductions facilitées, une meilleure accessibilité pour les personnes en situation de handicap, ou encore la capacité d’adapter rapidement le ton d’un texte de médiation à différents publics (enfants, non-initiés, etc.).
  • La réduction de la charge mentale : Pour les fonctions administratives ou les professionnels moins à l’aise avec la rédaction, l’IA peut fiabiliser des tâches techniques, rassurer et permettre de travailler avec moins de stress.

Repenser l’organisation et le dialogue

L’intégration de l’IA ne se limite pas à l’adoption d’un nouvel outil technologique ; elle percute l’organisation même du travail dans le spectacle vivant. L’étude met en lumière plusieurs enjeux cruciaux pour structurer la filière :

1. Sortir des usages « souterrains » pour créer une gouvernance collective Aujourd’hui, l’IA est souvent utilisée en cachette, de manière individuelle. L’enjeu prioritaire est d’ouvrir le dialogue au sein des équipes pour définir une véritable stratégie. Le secteur doit déterminer collectivement ses « lignes rouges » éthiques (par exemple, interdire l’usage de l’IA pour recruter, évaluer ou attribuer des financements) et garantir le droit de préserver des « espaces de non-IA » consacrés au temps long et à l’artisanat.

2. Sauvegarder la transmission et l’apprentissage des jeunes professionnels C’est un défi pédagogique majeur : historiquement, les débutants (stagiaires, alternants) acquièrent leur « geste métier » et leur compréhension du secteur en se faisant la main sur des tâches de base (synthèses, petites rédactions, suivis budgétaires). Si l’IA automatise systématiquement ces tâches d’entrée, la filière doit réinventer la manière dont la relève va expérimenter, se tromper et apprendre.

3. Protéger la santé au travail et éviter le « piège productiviste » L’enjeu est de s’assurer que les gains de productivité apportés par l’IA bénéficient réellement aux salariés (meilleur équilibre de vie, recentrage sur le lien) et ne se transforment pas en une nouvelle pression à « faire toujours plus ». Il s’agit d’un enjeu direct de santé au travail pour éviter que cet outil d’assistance ne se mue en facteur de risques psychosociaux (RPS) et d’intensification de la charge mentale.

4. Contrer le renforcement des inégalités (genre et fracture numérique) Le déploiement de l’IA risque de créer de nouvelles fractures qui ne sont pas nécessairement liées à l’âge, mais plutôt à l’appétence technologique et à l’accès à la formation. De plus, un enjeu critique concerne l’égalité femmes-hommes : le spectacle vivant (et particulièrement ses fonctions support) est un secteur très féminisé, or les outils d’IA sont conçus à 88 % par des hommes, et les hommes déclarent posséder beaucoup plus de compétences en IA que les femmes (71% contre 29%). La filière doit impérativement intégrer cette variable pour ne pas creuser les écarts de carrière ou de salaires.

En somme, l’enjeu principal identifié pour la filière n’est pas simplement d’apprendre à utiliser l’IA, mais de construire une appropriation critique et collective qui respecte les valeurs écologiques, sociales et artistiques propres au spectacle vivant.

Au sein du TMNlab, nous œuvrons à une appropriation située de l’IA, avec des espaces critiques, de formation, de conception de cadre collectif… Echangez entre membres à travers le Discord, la mailing list ou lors des rendez-vous réguliers proposés à ce sujet.

L’association TMNlab a été sollicitée dans le cadre de ces travaux (interview, ateliers). Ce compte-rendu a été réalisé à l’aide d’un outil d’IA générative et révisé par une humaine.

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