« Comment l’hybridation entre spectacle vivant et numérique renouvelle les processus d’écriture ? » Cyrielle Garson

Comment les environnements numériques transforment les processus d’écriture ? | « Dire c’est mal ou c’est bien ne sert à rien ; il faut apprendre à s’en servir. » Émilie Anna Maillet

Comment les environnements numériques transforment les processus d’écriture ? tel était le titre d’une table-ronde proposée dans le cadre de Chaillot Augmenté × Rencontre TMNlab 2025. Trois trajectoires, une même question : quand les supports, les usages et les publics se déplacent, où et comment se réinvente l’écriture — au plateau, dans le smartphone du spectateur, dans l’algorithme, ou entre les trois ?

Avec Emilie-Anna Maillet, directrice artistique et metteure en scène, Compagnie Ex Voto à la Lune, Jean-Marc Matos, chorégraphe, Compagnie K. Danse, Camille Duvelleroy, réalisatrice de récits interactifs, Supersimone, membre du Nouveau Décaméron, laboratoire de narrations augmentées initié par la cie La Spirale. Animation : Cyrielle Garson, maîtresse de Conférences, Avignon Université.

Enregistré lors de la rencontre TMNlab co-organisée avec Chaillot – Théâtre National de la Danse, jeudi 13 février 2025

Le numérique comme matière d’écriture

Les environnements numériques bouleversent en profondeur les processus d’écriture dans le spectacle vivant. Qu’ils viennent du théâtre, de l’audiovisuel ou de la danse, les artistes Émilie Anna Maillet, Camille Duvelleroy et Jean-Marc Matos partagent une même conviction : le numérique n’est pas un décor, mais un partenaire d’écriture, un espace où se reconfigurent la narration, la relation au spectateur et les formes du collectif.

La technologie comme matière dramaturgique

Pour Émilie Anna Maillet, metteuse en scène et pédagogue, la technologie n’arrive jamais « par la technique ». Elle émerge d’un besoin dramaturgique : traduire le doute, le vertige existentiel, la perception d’un enfant qui cherche à comprendre le monde. Ses projets — de Crari or not Crari à Like it or Not — mobilisent hologrammes, réalité virtuelle ou QR codes pour créer des situations sensibles où le spectateur est invité à ressentir plutôt qu’à comprendre, et participe au processus narratif.

« Je cherche comment mettre le public dans la démarche du personnage. » — Émilie Anna Maillet

Le numérique devient ainsi un vecteur d’expérience, un moyen d’impliquer physiquement et intellectuellement le spectateur.

« Le numérique n’est pas un effet, c’est une matière d’écriture. » — Camille Duvelleroy

Écrire à plusieurs mains

Camille Duvelleroy inscrit l’interactivité au cœur de ses récits. Ses créations — du premier feuilleton d’Arte sur Instagram aux Burgers volants diffusés sur Twitch — reposent sur une écriture collective où auteurs, comédiens, développeurs et techniciens inventent ensemble la grammaire du récit.

« Je n’ajoute pas l’interaction après coup : elle fait partie du scénario. » — Camille Duvelleroy

Cette collaboration transforme l’écriture elle-même : la technique devient partenaire de dramaturgie. Ces formats en direct ou participatifs questionnent la notion même de public : non plus spectateur, mais co-joueur de la narration.

« Le numérique peut recréer du collectif. » — Camille Duvelleroy

Le corps comme interface

Depuis plus de trente ans, Jean-Marc Matos, chorégraphe de la compagnie K. Danse, interroge la relation entre corps, image et technologies. Pour lui, le numérique porte un double potentiel : désincarnation et réincarnation.

« Les technologies ont un pouvoir de désincarnation du corps, mais elles peuvent aussi devenir un moyen de le réincarner autrement. » — Jean-Marc Matos

Avec la chercheuse et chorégraphe Sarah Fdili Alaoui, il a conçu Radical Choreographic Object, une performance participative où le public, guidé à la fois par les performeurs et par son smartphone, doit choisir entre l’écoute du corps et celle de la machine. L’expérience devient un jeu réflexif : comment décidons-nous à quoi nous obéissons ?

Une écriture critique du numérique

Tous trois partagent une même approche critique. Ni fascination ni rejet : leurs œuvres détournent les usages des plateformes pour en révéler les logiques. Émilie Anna Maillet le résume : refuser ces outils est une impasse.

« Dire c’est mal ou c’est bien ne sert à rien ; il faut apprendre à s’en servir, à en faire un outil culturel. » — Émilie Anna Maillet

Pour elle comme pour Camille Duvelleroy, la création numérique engage une responsabilité pédagogique : sensibiliser les publics, notamment les jeunes, à un usage conscient des technologies. Chez Jean-Marc Matos, la critique passe par l’expérimentation. Son projet F_AI_LLE, conçu avec l’artiste-programmeur Antoine Schmitt, explore le rapport entre intelligence artificielle et geste chorégraphique. En nourrissant un réseau de neurones avec des milliers de vidéos de danse, il interroge la manière dont la machine « interprète » le mouvement, et ce qu’elle comprend du corps humain.

Vers une culture de l’hybridité

Ces pratiques d’écriture partagent une même ambition : la porosité entre arts et technologies. Toutes reposent sur un processus long et collectif, où les contraintes économiques, techniques et dramaturgiques s’entrelacent. Elles appellent aussi à un changement de regard institutionnel : reconnaître la complexité de ces œuvres hybrides, où le numérique devient une matière à part entière.

« Toutes les contraintes participent à l’écriture. » — Émilie Anna Maillet

À travers leurs démarches, Émilie Anna Maillet, Camille Duvelleroy et Jean-Marc Matos esquissent un futur de la création où l’écriture se pense en système, en dialogue constant avec ses environnements techniques, sociaux et sensibles. Un espace où, comme le dit Jean-Marc Matos, « bouger autrement, c’est déjà penser autrement » — une manière d’élargir les imaginaires du présent, avec et contre la machine.

Cet article a été rédigé avec l’appui de l’IAgen, d’après la retranscription textuelle du podcast.

Cet événement s’est tenu le cadre du Sommet pour l’action sur l’IA.

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