Boris Razon : « La sphère culturelle est quasiment absente de la réflexion autour de la ville intelligente, parce personne ne s’en est emparé. »

Alors que nous étions en octobre 2022 aux rencontres Numérique en commun[s] où le secteur culturel était quasiment inexistant, que nous échangions aux Assises Nationales de la FNADAC à propos de l’importance de faire converger les questions de transitions – numérique comme écologique – avec les politiques culturelles pour construire de nouveaux imaginaires, nous partageons aujourd’hui le regard éclairant de Boris Razon, proposé au cours d’un séminaire du Syndeac. Extraits et captations vidéos.

Le processus d’idéation

« Nous sommes dans un moment d’idéation, comme disent nos cousins canadiens, de naissance d’idées, de réflexions et d’inspiration. Évidemment, le résultat n’est pas garanti. Tout cela tient sur notre capacité à y croire ensemble, à animer ensemble, à faire jaillir des idées chez vous. Cela repose sur ces deux piliers : notre capacité collective et notre investissement collectif ; Nous allons essayer de créer cela ensemble ; l’utilisation habile du temps que nous avons. Nous avons deux jours [NDLR : contexte du séminaire Syndeac] pour tenter de reformuler, de débattre, de purger et d’avoir des idées qui nous semblent, à vous comme à nous, porteuses et fortes. Il faut pour cela que l’on passe un bon moment, que l’on se raconte des histoires et des « conneries » et que personne n’ait peur de dire quelque chose qui paraisse stupide ou à côté de la plaque. Je vais en dire beaucoup, je vous prie de m’excuser par avance et de les accepter telles qu’elles sont. D’abord, les conneries sont fertiles, utiles et nous font du bien à tous, et ensuite, elles nous préservent de l’immodestie et d’une posture de défense que l’on a souvent dans ces moments-là. Je vous invite à en dire beaucoup, cela nous fera du bien. Si jamais nous arrivons à des conclusions intéressantes, la deuxième phase est une phase de prototypage, de se dire a-t-on des compagnies test, comment peut-on essayer ? On ne se le dira pas aujourd’hui, mais je voulais vous le dire pour que vous le sachiez. La deuxième phase que nous avions mise au point à France Télévisions est ce que l’on appelle en anglais des proof of concept, des prototypes que l’on pouvait tester et, à partir
du prototype, on fait des choses. Dans le vocabulaire du spectacle vivant, on parle de préfigurations parfois. J’avais juste envie de glisser cela car nous aurons probablement des grandes déclarations d’intention et la réalité, le tangible, ce sera les prototypes. »

La ville intelligente

« Francis Pisani vient nous parler de la smart city. Francis Pisani a aujourd’hui 70 ans, il a été longuement journaliste spécialiste de l’Amérique Latine et il s’est penché depuis les années 90 sur les nouvelles technologies. Depuis six ans environ, il fait le tour du monde des innovations urbaines.

J’ai pensé que c’était intéressant pour deux raisons :

  • On parle beaucoup de la ville intelligente et peu connaissent bien les enjeux autour de la ville intelligente, de la nouvelle technologie et de l’espace urbain. Or, ma conviction est que l’articulation entre la technologie et la ville est le cadre dans lequel nous allons évoluer demain. Il est important de le comprendre ;
  • La sphère culturelle en est quasiment absente aujourd’hui. Ce n’est pas parce qu’elle ne doit pas exister mais parce que les gens ne s’en sont pas emparés. Il y a là une occasion.

Ce qui fait commun

« La première rencontre que j’ai faite a été avec Bruno Caillet d’Artishoc. J’avais le sentiment d’avoir une vision très négative et que mes rencontres allaient plutôt m’orienter différemment. Son constat était très dépité, accablant. Il avait l’impression, pour employer quasiment ses mots, que la France disposait d’un arsenal et d’un outil unique, ce maillage territorial culturel formidable. Mais elle risquait d’aller dans le mur et de le perdre à force de ne promouvoir que des singularités, de ne pas voir la communauté des enjeux et le risque autour d’elle qui était en train de se tisser.

Nous avons lui et moi dressé un certain nombre de parallèles et listé un certain nombre de problèmes qui relevaient d’une transformation de la société que j’avais l’impression d’avoir déjà traversée, à la fois dans le monde audiovisuel et dans le monde du journalisme et qui pose une question toute simple que nous vivons tous assez régulièrement quand on est dans la production éditoriale : Qu’est-ce qui fait du commun dans la société avec cette idée qu’avec l’émergence du numérique et avec la numérisation de la société, un rapport différent aux propositions éditoriales et artistiques est en train de se produire ?

Les questions que s’est posées Bruno Caillet allaient jusqu’à à quoi on sert, à quoi servent ces lieux, quelle est leur fonction profonde. Au fond, ne doit-on pas revoir ce que l’on fait, c’est-à-dire une programmation qui est faite pour un public que l’on essaie de faire venir, plutôt que de penser d’abord à un public et de concevoir quasiment avec lui une programmation ?

Une autre question est survenue assez vite, la difficulté à avoir des lieux ou des propositions bordées dans le temps là où on vit dans une société du tout tout de suite, avec ce constat que la force du vivant demeure – elle est même un atout extraordinaire, mais qu’il n’y a rien d’aussi contraignant aujourd’hui qu’un horaire de spectacle, une programmation dans la vie des gens.

Nous avons également balayé les risques, l’émergence d’un géant de la billetterie qui pourrait arriver et qui viendrait prendre le pouvoir et installer sa loi. C’est le cas dans la distribution. C’est le cas aujourd’hui dans les programmes audiovisuels. On peut le dire très aisément, l’annonce qui est arrivée aux forceps de l’alliance France Télévisions, M6 et TF1 pour proposer une offre concurrente à Netflix arrive très tard.

Nous avons évoqué l’émergence d’une concurrence par des tiers lieux, qu’ils soient liés à la restauration ou à d’autres choses, la question de la permanence de l’accès et de la gratuité éventuelle.

Une question touchait absolument tous les producteurs de contenus, c’est celle de la place des jeunes dans les lieux culturels et dans la production. Chez moi, cela a touché tous les métiers : la presse, l’audiovisuel. Pour avoir eu quelques discussions, cela touche aussi un certain nombre de théâtres et de centres chorégraphiques.

Dans un monde de flux

Il m’est apparu que le spectacle vivant devenait la nouvelle dernière frontière du numérique aujourd’hui. Du coup, il était important que je vous raconte ce qui, pour moi, constitue les enjeux principaux du numérique et les enjeux sociétaux qui y sont associés. Dans les transformations que j’ai vues, trois me paraissent très importantes pour vous parce qu’elles norment le rapport au monde.

Premièrement, nous sommes passés d’un monde d’édition à un monde du flux. Nous vivons dans un temps sans arrêt. Dans le journalisme, ce qui a choqué la rédaction papier, on est passé d’un moment qui
était un temps d’arrêt sur l’information et une proposition à un moment où l’information ne s’arrêtait jamais et était en mouvement. Cela voulait dire que l’on commettait des erreurs mais qu’il fallait les assumer. En 2001-2002, nous faisions 3 éditions sur le site. Le flux n’a jamais arrêté de s’accélérer. Dans la vie des gens, c’est exactement la même chose. La vie des gens est d’une certaine manière un flux. La vie urbaine est un flux. La question est comment les lieux, les propositions s’insèrent ou se distinguent dans ce flux. Mais même pour se distinguer, il est essentiel de s’y insérer.

J’ai lu les cahiers de la MC93 et j’ai été frappé par le comité des usagers chargé de penser le hall d’accueil. La première conclusion était qu’il fallait que la relation entre le lieu et la ville soit plus poreuse. C’est exactement cela : Comment je m’insère dans le flux ?

J’ai compris à ce moment-là que la transformation numérique transforme le rapport au monde et le rapport des gens à la chose publique, des citoyens les uns avec les autres, qu’elle allait avoir des conséquences politiques très importantes. Les transformations technologiques sont des transformations de nos comportements.

Une révolution de la relation aux institutions

La comparaison que je trouve la plus intéressante et la plus évidente est celle avec l’Imprimerie. Quand l’Imprimerie est arrivée, elle a engendré des révolutions. Elle en a engendré une qui est la diffusion de la Réforme et, de fait, la transformation d’une grande partie de l’Europe. On a du mal à se le formuler ainsi mais on vit exactement la même chose avec le numérique.

Cette transformation que fait naître le numérique transforme la relation aux autorités et aux institutions. Hélas ou tant mieux, vous faites partie des institutions aujourd’hui. Tous les magistères, qu’ils s’agissent des journalistes, des médecins, toute la posture d’autorité qui repose autant dans le titre que dans le faire, sont contestés. Je vais aller au-delà, l’autorité est souvent contestable parce qu’on s’en satisfait, parce qu’on a toujours fait comme cela.

Il faut voir dans cette contestation une forme de valeur, d’intérêt, d’utilité. C’est pourquoi elle nous questionne et nous oblige à nous dire : Comment faire avec ces gens différents ? Comment faire pour comprendre les mécanismes et être juste simplement ? L’art, la proposition culturelle, les lieux culturels, la proposition éditoriale de contenu journalistique auront toujours leur place, mais c’est simplement retrouver le diapason d’une certaine manière.

De la foule à la nuée

Si je vais au bout de cette transformation politique, le livre d’un philosophe m’a beaucoup aidé, Dans la nuée de Byung-Chul Han, philosophe germano-coréen, qui a beaucoup travaillé sur les questions de transparence, d’audiovisuel et du numérique, notamment des réseaux sociaux. Dans ce livre, il dit que ce qui caractérise au XIX et XXe siècles notre modèle politique, c’est la foule constituée. La foule, c’est le peuple dans la rue puisqu’il a des idées politiques et les manifeste. La foule est un corps constitué en ce sens que, quand elle quitte la rue, chacun des membres de la foule reste le même, reste attaché à ses idées et à une certaine cohérence (de classe, idéologique, peu importe). De fait, c’est un socle sur lequel on peut s’appuyer, qui ne s’effrite pas.

Pour lui, le nouvel ethos politique contemporain est très fortement modelé par les réseaux sociaux et son modèle est la nuée, c’est-à-dire un assemblage temporaire autour de certaines valeurs, mais où chacun est capable de se défaire et de partir et où cela correspond à un temps. Ce n’est donc pas un socle sur lequel s’appuyer. Je vous donne des exemples qui permettent de comprendre et qui sont passionnants. Le pouvoir d’une foule, cela ressemble à une foule, mais cela n’en est pas une. Chacun reste autonome à l’intérieur. Si on cherche à se dire ce que sont les nuées, d’une certaine manière, le printemps arabe, ce sont des nuées. Ce sont des phénomènes très puissants avec des effets de foule, avec les effets politiques d’une foule, mais cela ne constitue pas une force politique durable. À l’inverse, cela amène plutôt d’autres forces plus classiques
et plus réactionnaires à prendre le pouvoir.

De la même manière, les médias sont intéressants pour vous car ils disent : « Je ne peux plus faire une offre industrielle pour des masses. » C’est tout le problème de la télévision aujourd’hui. Elle pense pour des masses quand elle devrait penser pour des nuées. C’est toute la force de Netflix de s’adresser à chacun.

Un exemple : je suis allé voir le Vooruit à Gand. C’est exactement ce qu’ils mettent dans leur programme : « Rien pour tout le monde, quelque chose pour chacun. » C’est juste ça. Ils tapent dans la nuée en se disant : « On doit changer notre approche, notre fusil d’épaule. » La difficulté est que cela demande de revoir notre manière de faire, la manière de penser, mais aussi que les critères d’évaluation demeurent attachés à l’ancienne évaluation, au monde industriel. Dans les médias, c’est l’audience. Le taux de remplissage dans les salles reste une question essentielle d’évaluation du travail. Je ne suis pas convaincu que ce sont les plus pertinents.

Fidélité, viabilité, singularité

Un autre exemple dans les médias : Mediapart est un grand succès. Mediapart est en réalité un grand succès économique d’un côté et d’indépendance de l’autre. Mais l’audience est extrêmement faible : 140 000 abonnés dont 70 000 lecteurs quotidiens – et encore. C’est extrêmement faible et cela touche une fraction très faible de la population.

C’est le dilemme dans lequel sont pris les médias mais qui est très intéressant pour vous :

  • Soit étendre singulièrement son électorat mais au prix d’une dissolution forte du lien, ce qui est le cas des grands sites d’information qui ont beaucoup plus de lecteurs qu’ils n’en avaient quand ils étaient au format papier, mais ces lecteurs sont moins liés,
  • soit trouver une communauté fidèle qui est prête à s’engager, mais au prix d’une réduction singulière de son audience.

La question devient : Comment j’agrège un certain nombre de nuées ? Comment je m’adresse à des gens différents de manière différente mais qui me permettent de structurer une audience « viable » ? Le problème tel qu’il m’est apparu n’est pas tant un problème d’offre qu’un problème de transformation du public et de ses attentes.

Si je le dis de manière assez brutale, cette difficulté et cette nouvelle société numérique génèrent une relation de profonde défiance vis-à-vis des autorités, qui s’observe dans toutes les enquêtes d’opinion, les études et notamment auprès de la jeunesse. J’ai beaucoup travaillé sur « Génération quoi » et le taux de défiance par rapport aux institutions et tout ce qui est chargé de les représenter est de 80 %. Cela pose une question double aux lieux culturels, aux théâtres, aux centres chorégraphiques : En quoi est-on une institution ? Qu’est-ce qui s’y joue qui me donne parfois le sentiment d’être en partie déconnecté de ma vie ? Pourquoi ?

L’autre question que cela pose est celle du flux. Comment faire quand la ville évolue, quand j’ai accès à plus de livres, de films, de musique que je ne pourrais en voir, en écouter, en lire en une vie et, du coup, quelle est la singularité de l’expérience vivante et comment je dois renforcer cette singularité ? Comment, quand la ville évolue, quand je peux faire mes courses de chez moi et qu’elles arrivent dans la demi-heure qui suit, m’inscrire dans ce rapport au monde qui est en train de changer complètement et comment, d’une certaine manière, je m’y adapte ?

Pour vous résumer, j’ai l’impression que l’on est en train de changer vraiment de paradigme et de comportement humain, qui modifie totalement le rapport au temps et à l’espace, deux notions qui définissent le spectacle vivant. Nous avons l’habitude dans nos secteurs d’activité d’ajuster, de faire évoluer et rarement de repenser. Il est intéressant pour nous aujourd’hui d’essayer de repenser la place dans tous ces aspects.

La forme de la représentation

J’ai rencontré un certain nombre de metteurs en scène, des jeunes et des moins jeunes. Parmi leurs interrogations, il y avait celle-là : À quoi on sert et comment le rapport au public peut changer ? Comment peut-il s’identifier à ce qu’il voit ? L’une d’entre elles définissait son travail ainsi en disant : « J’essaie de toucher à l’intimité et de proposer des représentations collectives. » Si vous articulez cette définition avec la question de la nuée, vous êtes dans le cœur du problème et de la difficulté.

Elle disait également : « Travailler avec le terrain et dire le réel » avec un besoin d’énonciation fort de ce que l’on vit ensemble. J’ai eu l’impression qu’il y avait au bout de la chaîne une question centrale et ancestrale qui est : C’est quoi le statut de cette représentation ? Quel rôle vient-elle jouer dans ma vie ? Comment elle me parle ?

Dans un monde où les institutions sont déboulonnées, le théâtre, le spectacle doit-il rester une cérémonie ? Doit-il garder une forme sacrée ou
sacralisée, ou, au contraire, faire sauter cette barrière, cette frontière et l’introduire dans la vie d’une certaine manière. Ces questions ont traversé mes métiers précédents, notamment le journalisme. Une des réponses dans le journalisme a été l’extrême personnalisation, à la fois personnalisation de l’émetteur, du locuteur. C’est le journaliste qui s’engage et qui parle (cela permet de savoir à qui j’ai à faire) ou alors, le fait de rechercher des récits individuels qui avaient une vocation universelle et de faire transiter par le « je » un « nous » d’une certaine manière.

En France, la culture a aussi servi à structurer à la fois une vision républicaine et elle est devenue une forme d’épopée, de gestes. Peut-être qu’il faut revisiter cela aujourd’hui et revisiter cette fonction-là en passant par ce qu’amène le numérique, c’est-à-dire une relation individualisée aux gens, aux choses, aux concepts, aux idées, aux œuvres.

J’aimerais prendre à nouveau un exemple. Dans la question politique ou dans nos vies, la nourriture a pris un rôle fondamental. Les gens ne parlent que de bouffe globalement, ne photographient que de la bouffe. Cela paraît absurde et drôle, mais ce n’est pas que cela. C’est aussi parce que se loge là mon rapport au monde et mon rapport politique au monde que mes choix politiques deviennent, pour pleins de gens, des choix de comment je mange.

Cette individuation est centrale.
Or, et c’est là que je rejoins le numérique, dans les transformations du rapport au monde, la culture joue aujourd’hui un rôle mineur ; ce qui transforme le monde, c’est la technologie.

La question dramatique

Il y a, à mon avis, un moment aujourd’hui qui est essentiel et où l’on peut, d’une certaine manière, se réapproprier la transformation, la technologie, le changement social et jouer un rôle politique central. C’est une occasion assez inespérée d’une certaine manière. C’est peut-être mon côté naïf, un peu utopiste ou gentillet de penser que vous avez entre les mains un outil génial et que vous avez aussi une capacité de formulation qui est capable de changer les choses et, d’une certaine manière, de prendre le Président de la République au pied de la lettre. Quand il dit qu’il croit en l’avenir de l’Europe parce qu’elle redécouvre la tragédie et qu’il évoque dans son interview une perception dramatique du réel, la définition sous laquelle il résume le caractère romanesque de la politique est une notion dont il faut se saisir.

Vous avez des lieux qui sont capables de faire cela et, d’une certaine manière, le spectacle vivant pourrait être le lieu où se pose pour la société la question dramatique du sens. La question dramatique du sens est, pour lui, l’enjeu politique fondamental de nos sociétés. Nous revenons encore une fois à la question « Qu’est-ce qui fait le commun, comment construire des communs, à partir de quoi ? »

Ce qui disparaît

Dans cette recherche du commun, venant du numérique, j’aurais volontiers fait sauter la dissociation scène/lieu et la frontière publique/scène.
Quelqu’un que j’ai rencontré m’a perturbé dans cette perception, Marie-José Mondzain m’a dit : « Elle est centrale dans la définition du spectacle parce que, si on rompt le pacte de la fiction, du moment, de la différenciation, si on travestit les rôles, alors il n’y a plus de représentation et donc la fiction ne peut plus opérer son rôle. »

Que se passe-t-il dans ces lieux ? Qu’est-ce qui peut être le moteur de l’articulation entre l’individu et la nuée à travers la scène ? Il y a une force extraordinaire dans nos sociétés qui est le caractère éphémère de ce qui se passe. Une application comme Snapchat repose sur le caractère éphémère de l’image que l’on envoie et qui disparaît. D’une certaine manière, ce qui fait la valeur des choses, c’est ce qui disparaît aujourd’hui. C’est une inversion complète par rapport à ce que nous avons connu et par rapport au monde dans lequel j’ai grandi où ce qui faisait la valeur des choses était la capacité à les conserver.

Un rôle dans le territoire

J’ai posé la question à beaucoup de directeurs de lieux de ce qui se jouait dans les lieux culturels, quel était le rôle de ce moment qui était la réalité mais pas la réalité, du pacte que l’on passe dans la salle de spectacle. J’en ai vu beaucoup, j’ai eu de nombreuses réponses et je voulais vous donner celles des gens qui se sentaient à l’aise et les points communs que j’ai trouvés.

Premièrement, chez tous, j’ai entendu la très forte inscription dans le territoire, la redécouverte de la géographie d’une certaine manière ou, en tout cas, le fait de se sentir des racines ou des liens avec le lieu à qui on parle, où on parle et avec qui on parle.

Deuxièmement, c’est une programmation qui passe au second plan derrière une emprise sociale et un enjeu public. La définition de l’enjeu se déplace, presque plus politique, plus sociale, je ne sais pas comment il faut dire, mais en tout cas différemment.

Je vous livre les questions que je me suis posées, ce que j’ai vu avec ma perception. Elle est assumée. Si c’est fertile, tant mieux. Cela peut l’être par une forme légère de provocation. Les liens vont au-delà de la formation, s’inscrivent dans une question de transmission et s’inscrivent dans la durée hors les murs. Cette formule est de moi et n’a aucune valeur, mais le théâtre comme une attitude d’une certaine manière.

Le caractère qui m’a sauté aux yeux, c’est le rôle de la convivialité, de l’espace de vie et sa place dans le territoire. J’ai discuté avec Hortense Archambault et Daniel Conrod qui a organisé Les Banquets, que je connaissais pour avoir travaillé avec lui à Télérama. Que ce soient les restaurants, les bars mais aussi dans les banquets qu’il organisait, la nourriture était présente et jouait un rôle central. Il ne faut pas minorer ce rôle.

Vers des lieux-plateformes ?

Je voulais terminer par ce lieu en Belgique qui me paraissait intéressant, le Vooruit, parce que c’est une formulation qui va loin et qui m’a sidéré. Je vous invite à aller lire leur manifeste qui est très intéressant. Le directeur du centre, qui ne l’est plus d’ailleurs, qui est coordinateur artistique parce qu’il n’y a plus de directeur, est Matthieu Goeury. Ils avaient 2 ans de recul avec un vrai changement en termes de succès et d’emprise territorial, mais il m’a dit : « plus de ligne éditoriale ou artistique, nous sommes une plateforme». Cela signifie par ailleurs qu’il ne faisait plus que des coproductions. Cela veut dire qu’ils ne font quasiment plus rien tout seuls, ils font avec d’autres, ils hébergent d’autres. En gros, ils sont de fait toujours en lien. Ils se veulent, d’une certaine manière, reflet miroir, ils se disent plate-forme. Ils sont largement ouverts au public dans le sens
qu’ils sont devenus un lieu qui se loue très peu cher 2 à 3 fois par semaine avec l’idée qu’il faut être un endroit dans la ville où tout le monde peut aller.

Je ne définis pas l’activité comme une modèle économique mais comme un flux de gens, faire venir des gens. Pour moi, nous sommes plutôt dans la question du flux que dans celle du modèle économique, même si le bar rapporte de l’argent. Ils disent ne pas chercher autre chose
que les gens, le fait que les gens viennent chez eux, c’est le public d’abord qui les définit.

Enfin, le dernier point est de revoir de fond en comble la gouvernance au profit d’une collégialité. Il n’y a donc plus de directeur et c’est un processus difficile. Je répète ses propos qui sont à prendre avec toutes les précautions, mais il avait l’air de dire que la diversité des propositions artistiques était plus forte et que l’allocation des moyens restait plutôt similaire, voire il faisait moins de projets mais en étant en coproduction, les projets étaient mieux portés et mieux financés. En revanche, la collégialité est un processus de décisions très difficile et une partie de l’équipe est partie.

Relativisons l’exemple.

Une conclusion et des ouvertures

En gros, j’ai identifié six thématiques que nous pourrions travailler ensemble :
1. Le rôle et la place du public ;
2. La dissociation du lieu et de la scène ;
3. L’inscription dans le territoire ;
4. La gouvernance : faut-il en changer ? ;
5. La symbolique de la cérémonie, le rôle de la fiction dans la création du commun ;
6. La temporalité : les saisons ont-elles un sens ?

Pour conclure, dans un monde qui va à très grande vitesse, le spectacle vivant a, à mon avis, un rôle et une force extraordinaire. Le monde va tellement vite que l’on n’en donne pas de représentation. Pour ma part, c’est la force et le devoir du théâtre, du spectacle vivant, de la danse de réussir à permettre de faire émerger du sens et c’est un espace de représentation d’un monde en complète mutation.

Dans un moment de défiance, le réel très fort qui est l’expérience que je fais dans une salle de théâtre avec quelqu’un qui me parle et qui me raconte quelque chose a une valeur très forte. J’en veux pour preuve qu’aujourd’hui, dans l’univers journalistique, ce qui fonctionne est le live magazine ; ce sont des journalistes qui racontent sur scène les dessous d’une enquête. Cela fonctionne parce qu’ils sont là et se mettent en danger sur scène. D’un coup, la confiance transite, elle est sans média intermédiaire, sans discours autour. Dans ce caractère direct, il y a quelque chose de très fort.

Deuxièmement, aujourd’hui dans la vie, le fait de faire une expérience est central, pour les enfants notamment. Beaucoup de choses se définissent par l’expérience. Or, vous proposez des expériences. La question de la scène et du public se pose de manière encore plus cruciale.

Enfin, et c’est une particularité de la France qu’il faudrait préserver, le maillage territorial est tellement fort et l’implantation est tellement forte qu’il y a quelque chose qui peut se construire, qui ne peut avoir lieu nulle part ailleurs. C’est un outil hors pair. Il serait dommage que des questions économiques et des évolutions sociétales en viennent à bout ou du moins le transforment.

SOURCE : Sur le site du Syndeac, retrouvez la retranscription intégrale de l’intervention de Boris Razon du mois de juin 2018 et la vidéo du débat de l’été 2018 ainsi qu’une intervention de Marie-José Malis, présidente du Syndeac.

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