« La médiation culturelle n’est ni neutre ni accessoire : elle est un espace de résistance démocratique. » Margot Lallier

À l’heure où le numérique reconfigure en profondeur les relations aux publics, les modes de participation, les formes de visibilité et les conditions de travail, la médiation apparaît comme un espace stratégique mais instable : sursollicitée dans les discours, insuffisamment reconnue dans les organisations. Dans ce texte, Margot Lallier, directrice du pôle Action Culturelle, Médiation et Publics du Centre de Musique Baroque de Versailles et co-présidente et membre fondatrice d’ARVIVA, Arts Vivants, Arts Durables, invite à considérer la médiation non comme un simple outil d’accompagnement, mais comme un lieu critique et politique, où se rejouent les rapports entre culture, démocratie et transformations numériques contemporaines.

La médiation culturelle occupe aujourd’hui une place paradoxale dans le paysage culturel. Partout invoquée, rarement pleinement reconnue, elle est devenue à la fois un mot-valise, un impératif institutionnel et un espace de tensions profondes. Elle est sommée de répondre à des enjeux majeurs – démocratisation culturelle, démocratie culturelle, droits culturels, inclusion, justice sociale, transition numérique, participation citoyenne – tout en restant cantonnée à des positions professionnelles fragiles, souvent invisibilisées et insuffisamment stabilisées.

Depuis plusieurs décennies, la médiation s’est imposée comme une réponse aux limites des politiques culturelles centrées sur l’offre et sur la seule diffusion des œuvres. Elle a déplacé la focale vers les publics, leurs expériences, leurs parcours, leurs savoirs, leurs émotions. Pourtant, à mesure que ses missions s’élargissent, son cadre se brouille. Confusion entre moyens et objectifs, entre animation, communication, action sociale et projet artistique : la médiation est régulièrement sommée de « faire lien », sans que les conditions de ce lien soient clairement pensées ni reconnues comme un travail à part entière.

Cette fragilité se traduit concrètement dans les parcours professionnels. Les métiers de la médiation sont marqués par la précarité, les contrats courts, la concurrence entre pairs, l’injonction à la polyvalence permanente. Ils sont traversés par des tensions identitaires fortes : être à la fois porte-parole des institutions et allié·e des publics, relais des artistes et traducteur·rice des expériences sensibles, professionnel·le engagé·e et travailleur·se peu reconnu·e. Cette position « entre » – entre disciplines, entre mondes sociaux, entre logiques artistiques, éducatives et politiques – constitue à la fois la richesse et la vulnérabilité de la médiation.

Les formations, (trop ?) nombreuses, tentent de répondre à ces mutations, mais se heurtent elles aussi à des contradictions structurelles. Comment former à des métiers dont les contours restent flous ? Comment articuler savoirs théoriques, compétences relationnelles, pratiques situées et exigences institutionnelles ? Comment préparer à des réalités professionnelles marquées par l’incertitude, tout en continuant à porter une ambition émancipatrice forte ? L’écart entre les discours sur la médiation et les conditions réelles de son exercice constitue aujourd’hui l’un des nœuds les plus sensibles du secteur.

À ces enjeux s’ajoutent les transformations profondes du rapport à la culture. La montée du soupçon – sur la légitimité des institutions, sur les valeurs qu’elles portent, sur l’utilité sociale de l’art – place la médiation au cœur d’une épreuve de réalité. Elle n’est plus seulement un outil d’accompagnement, mais un espace de confrontation, de négociation, parfois de conflictualité. La question n’est plus seulement « comment faire venir les publics », mais « pourquoi, pour qui, et au nom de quoi ». En ce sens, la médiation est indissociablement culturelle et politique.

Face à ces défis, la médiation culturelle ne peut se contenter d’être une variable d’ajustement. Elle appelle une reconnaissance pleine et entière comme champ professionnel, comme pratique réflexive, comme levier de transformation des institutions elles-mêmes. Penser la médiation aujourd’hui, c’est accepter d’en faire un lieu critique : un espace où se redéfinissent les rapports entre art et société, entre création et transmission, entre institutions et citoyens. À condition de lui donner les moyens, la médiation culturelle demeure l’un des rares endroits où la culture peut encore se penser comme expérience partagée, comme droit fondamental et comme projet collectif.

La montée de l’extrême droite en France et en Europe, à l’approche d’échéances électorales décisives, constitue une menace directe pour la culture et pour la démocratie. L’histoire montre que les projets autoritaires s’attaquent toujours aux cultures : en les hiérarchisant, en en excluant certaines, en instrumentalisant les financements publics et en imposant un récit identitaire fermé. Il est donc essentiel de rappeler qu’il n’existe pas une culture unique, légitime et subventionnée, mais des cultures plurielles, vivantes et parfois conflictuelles, issues de trajectoires sociales, territoriales et historiques diverses. Dans ce contexte, la médiation culturelle n’est ni neutre ni accessoire : elle est un espace de résistance démocratique.

En sortant de ce colloque, je mesure à quel point elle est devenue un lieu de lutte politique à part entière. Ce que j’y ai entendu – la précarité des parcours, les injonctions contradictoires, mais aussi la force des engagements et la clarté des analyses – ne laisse plus de place à l’illusion de la neutralité. Défendre la médiation culturelle aujourd’hui, c’est défendre la liberté de création, le droit de chacune et chacun à faire culture, et la capacité collective à maintenir des lieux de dialogue et de complexité face aux logiques d’exclusion, de normalisation et de hiérarchisation des cultures. Dans le contexte actuel, ce sujet n’est ni symbolique ni abstrait : il est profondément politique, et il est urgent.

Ce texte prolonge une réflexion engagée à l’issue du colloque « La médiation culturelle en question : formation, emploi et dynamiques professionnelles », organisé à l’Université Sorbonne Nouvelle les 15 et 16 janvier 2026 avec le DEPS – Département des études, de la prospective, des statistiques et de la documentation (Ministère de la Culture) et le CERLIS – Centre de recherche sur les liens sociaux. Il s’appuie sur les communications, les échanges et les débats qui ont traversé ces journées.

Ouverture et conférences
• Daniel Mouchard, Université Sorbonne Nouvelle
• Amandine Schreiber, DEPS, Ministère de la Culture
• Cécile Prévost-Thomas, Université Sorbonne Nouvelle / CERLIS
• Bruno Nassim Aboudrar, Université Sorbonne Nouvelle / LIRA
• François Mairesse, Université Sorbonne Nouvelle / CERLIS
• Serge Chaumier, Université d’Artois / Textes et Cultures
• Nathalie Montoya, Université Paris Cité / LCSP
• Marion Demonteil, Université de Picardie Jules Verne / CURAPP-ESS
• Marion Mauchaussée, Université Catholique de Lille / LITL
• Frédéric Poulard, Université Paris Cité / LCSP
• Léonie Hénaut, CSO – Sciences Po / CNRS

Ateliers, sessions parallèles et communications
• Marion Denizot, Université Rennes 2 / Arts : pratiques et poétiques
• Camille Jutant, Université Lumière Lyon 2 / ELICO
• Bérengère Voisin, Université Paris 8 / CEMTI
• Margault Chavaroche, MC93
• Elisa Castello, MC93
• Florence Mouchet, Université Toulouse – Jean Jaurès / LLA CRÉATIS
• Juliette Magniez, Université Toulouse – Jean Jaurès / LLA CRÉATIS
• Capucine Porphire, Université Sorbonne Nouvelle / IRET
• Vicky Neuberg, Université de Lille / CIREL
• Frédéric Chateigner, IUT de Tours / CITERES
• Anne Taillandier-Schmitt, IUT de Tours / CITERES
• Ariane Lemieux, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne / HiSCA
• Lina Uzlyte, Université Sorbonne Nouvelle / CERLIS
• Françoise Anger, Université de Toulon / IMSIC
• Éloi Savatier, Université Sorbonne Nouvelle / CERLIS
• Léa Maroufin, Université Clermont Auvergne / LCSP
• Rémi Boivin, Université de Tours / CITERES
• Frédéric Trottier, Université de Tours / CITERES
• Lorraine Roubertie Soliman, Université de Poitiers / CEREGE
• Tomas Legon, Sorbonne Université / CERLIS
• Yannick Le Pape, Musée d’Orsay
• Cécile Offroy, Université Sorbonne Paris Nord / IRIS-EHESS
• Laurence Rougier, Futurs Composés
• Hyacinthe Ravet, Sorbonne Université / IReMus
• Séverine Dessajan, Université Paris Cité / CERLIS
• Hadrien Riffaut, Université Paris Cité / CERLIS
• Zohar Cherbit, Aix-Marseille Université / MUCEM
• Delphine Saurier, Audencia
• Claire Burlat, Audencia
• Lucile Joyeux, Université Paris 8 / CIRCEFT-Escol
• Pablo Livigni, Université Paris Nanterre / IDHES
• Véra Léon, CY Cergy Paris Université / EMA
• Elisa Ullauri Lloré, Aix-Marseille Université / MESOPOLHIS
• Jean-Marie Tchatchouang, Université de Douala
• Majdouline Kassam, Université Cadi Ayyad / Limpact
• Soukaina Fagrach, Université Cadi Ayyad / Université de Corse Pasquale Paoli / LISA

Tables rondes professionnelles et modérations
• Marie Sonnette-Manouguian, Université Paris Nanterre
• Fanny Delmas, Centre national de la danse (CND)
• Sabine Alexandre, CNSMDP
• Laurence Hébrard, RPM
• Stéphanie Gembarski, FEDELIMA
• Emilie Gustin, Museon Arlaten
• Hélène Hautot, Les Concerts de Poche
• Stéphanie Molinero, DEPS, Ministère de la Culture
• Bérengère Dujardin, DEPS, Ministère de la Culture
• Margot Lallier, Centre de musique baroque de Versailles (CMBV)
• Jacques-Erick Piette, reciproque
• Virginie Fromentin, FNIGC
• Chloé Merccion, MAMC+
• Antoine Roland, Correspondances Digitales

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