Rencontre ARTCENA / SACD : Intelligence artificielle et création artistique : révolution ou continuité ? – Compte-rendu

Cycle 2025-2026 : « L’Intelligence artificielle en question »
En partenariat avec le TMNlab

Cette rencontre, organisée par la SACD et ARTCENA, réunissait artistes et chercheurs pour interroger la place croissante de l’intelligence artificielle dans le spectacle vivant. Entre fascination, prudence et démarche critique, chacun a pu témoigner de son rapport à ces technologies et des transformations qu’elles induisent dans les pratiques artistiques.

Intervenants :

  • Milène Tournier, autrice
  • Julie Valero, maîtresse de conférences en arts du spectacle (Université Grenoble Alpes)
  • Gauthier Vernier, cofondateur du collectif Obvious
  • Donatien Aubert, artiste, chercheur et auteur

Animée par Gwénola David,  directrice générale d’ARTCENA

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> Retrouvez son compte-rendu détaillé ici <

Résumé de la rencontre

1. L’IA dans le spectacle vivant : évolution ou révolution ?

L’intelligence artificielle s’impose désormais dans le quotidien et gagne en visibilité dans le spectacle vivant. Selon Julie Valero, le champ n’a pas attendu l’essor des LLM (Large Language Model) pour explorer ces questions : traitement automatique du langage, dispositifs numériques scéniques ou imaginaires spéculatifs existaient déjà, mais une accélération est perceptible depuis 2020.

Elle distingue plusieurs types d’usages artistiques :

  • des œuvres qui utilisent l’IA comme outil de création ;
  • des œuvres qui mettent en scène ou interrogent l’IA sans l’employer techniquement ;
  • des fictions qui explorent ses effets sociétaux (déshumanisation, surveillance, pouvoir technologique) ;
  • des créations qui documentent les réalités invisibles du numérique : modération, précarité des travailleurs du clic, exploitation des données.

Pour Valero, l’IA reste fondamentalement un outil prédictif : la créativité demeure du côté humain, notamment dans la formulation du prompt. L’essor de ces technologies introduit par ailleurs de nouveaux vocabulaires et ouvre la voie à des hybridations inédites entre vivant et artificiel comme la figure du dead bot, avatar post-mortem entraîné sur des textes personnels.

2. Risques, impacts et transformations professionnelles

Si les intervenants estiment que l’IA ne remplacera pas les artistes, Donatien Aubert rappelle que des métiers subissent déjà l’automatisation (journalistes, traducteurs…). L’usage massif des IA génératives pose aussi des problèmes :

  • normalisation esthétique produit par des modèles entraînés sur des corpus dominants ;
  • biais idéologiques reflétant les visions politiques ou culturelles des concepteurs ;
  • malaise face à des images générées sans signalement clair.

Aubert s’intéresse au champ des interactions entre être humain et machines et notamment aux notions d’art de la mémoire dans ses travaux artistiques. Il souligne également la dimension politique de l’IA : à qui appartiennent ces technologies, et quels intérêts servent-elles ?

3. Retours d’expérience : pratiques d’écriture et de création

Milène Tournier : une conversation littéraire avec l’IA

Pour son livre 27 fois la Muraille de Chine : je me suis posé la réponse, publié en 2024, l’autrice a utilisé ChatGPT dans un processus d’écriture conçu comme un dialogue continu. L’IA lui sert d’interlocuteur, mais le geste créatif comme les choix narratifs, anthropomorphisation de la machine, orientation du récit, reste pleinement humain. Si cette démarche peut susciter des craintes, elle ouvre aussi un espace d’expérimentation et de réflexion sur l’auctorialité.

Gauthier Vernier (Collectif Obvious) : art, science et IA

Le collectif Obvious, rendu célèbre par le portrait Edmond de Belamy, explore depuis plusieurs années la création d’images via des réseaux générateur-discriminateur. Leur démarche s’attache autant à l’œuvre finale qu’au processus artistique, pensé comme un espace de recherche partagé.

Quelques points clés de leur approche :

  • l’œuvre est considérée comme achevée quand les membres du collectif atteignent un consensus lors des protocoles mis en place pour la produire ;
  • leur travail vise à rendre accessibles les découvertes scientifiques grâce à l’art et ne se veut pas être une rupture avec le passé en gardant justement des éléments familiers ;
  • ils développent aujourd’hui un laboratoire de recherche, avec notamment un projet Mind-to-image liant IRM et IA pour générer des images à partir d’activités cérébrales.

Pour Vernier, l’IA ne possède pas d’intention : elle simule une forme de créativité, mais la créativité humaine demeure indispensable. Il insiste sur la nécessité de transparence des artistes quant à leur usage de l’IA, ainsi que sur leur rôle critique face aux enjeux politiques et sociétaux de ces technologies.

4. Questions transversales soulevées lors de la rencontre

  • L’IA recycle-t-elle des modèles existants plutôt qu’elle n’invente ?
  • Comment éviter que l’usage de l’IA n’uniformise les imaginaires ?
  • Quels glissements de paradigmes pour la création artistique ?
  • Comment protéger les artistes et leurs droits alors que les outils évoluent ?
  • Où se situe la frontière entre outil technique, co-auteur et créateur ?
  • Comment éduquer les publics à la compréhension des images et contenus générés ?

Pour conclure, cette rencontre souligne que l’intelligence artificielle constitue moins une rupture radicale qu’un nouveau chapitre dans l’histoire des technologies artistiques. Les artistes présents affirment que, malgré sa puissance, l’IA reste un outil au service d’une créativité humaine, d’un regard critique et d’un imaginaire en constant renouvellement. Elle invite cependant à une vigilance renouvelée : sur les conditions de production, les biais, les enjeux politiques et économiques, et la question persistante de l’auteur.

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